Elle fit ses bagages plus morte que vive. Mais Olivier ne voulait pas la laisser partir ; elle tremblait elle-même de le laisser sans mère, ce petit qu’elle n’avait jamais quitté. « Prenons-le donc avec nous, dit Mauléon, on peut le montrer, il n’est pas vilain ; je lui paye le voyage ». Ils partirent le lundi de Pâques après que Rabevel eut répondu à leur télégramme qu’il les attendait.

Bernard n’avait pu se dispenser d’annoncer à sa femme que Madame Régis, son fils et son père allaient venir passer quelques jours à Paris. Reine connaissait un peu François dont l’exotisme faisait vibrer en elle les cordes que les romans de Loti lui avaient révélées ; le Capitaine était, à chacun de ses voyages depuis douze ans, passé en météore et chaque fois Rabevel l’avait prié à dîner tant pour causer avec lui des détails d’exploitation de la compagnie dans le Pacifique que pour complaire à sa femme dont il savait la faiblesse tout esthétique pour les récits des pays de la perle et du corail. Reine ne cacha pas le plaisir que lui causait la venue d’Angèle et proposa même à son mari de la recevoir chez eux : « Nous préparerons deux chambres, dit-elle ; puisque nous avons de la place chez nous, profitons-en pour donner l’hospitalité aux gens sympathiques ; ils sont si rares ! » Mais Rabevel hésitait ; tout de même recevoir sous le même toit sa femme et sa maîtresse ! Bah ! songea-t-il, préjugés tout cela. Et aussitôt son esprit travaillait. Il dit, comme pensant tout à coup à un détail : « Eh ! mais, deux chambres, deux chambres, ma petite Reine, tu te trompes, il en faut trois ». « Tu plaisantes, nous mettrons un lit pliant dans la chambre de Madame Régis ; un enfant de douze ans peut bien dormir dans la chambre de sa mère… »

Il ne put celer un mouvement de contrariété qui n’échappa point à Reine : « Que de pudeur ! dit-elle en riant, nous ajouterons un paravent puisque tu t’offusques ».

Elle voulut qu’ils allassent tous deux chercher leurs hôtes le mardi matin. Dès que Bernard les vit apparaître il les lui indiqua : « Les voilà, là-bas, dit-il, tu vois : la brune au chapeau gris avec le monsieur à grand feutre près du pilier. » — « Mais l’enfant ? » — « Nous ne pouvons pas le voir, il est dans la foule. Je m’en vais, je sais que les femmes n’aiment pas qu’on les aperçoive à l’arrivée d’un train de nuit, après quinze heures de voyage. Je vous rejoindrai à l’heure du déjeuner ». A la vérité, il se sentait tout drôle, secoué d’une émotion oubliée depuis douze ans ; il prit un fiacre et rentra à son bureau, mais il ne put fixer son attention sur aucun travail et passa quelques heures inutiles, désordonnées et des plus irritantes qu’il eût connues.

Quand il rentra chez lui, il alla d’abord dans son cabinet de toilette, ce qu’il ne faisait jamais ; il s’examina longuement : était-il changé ? Mais non ; certes, plus homme ; deux rides barraient horizontalement son front, deux rides verticales à la naissance du nez marquaient l’habitude de la réflexion et la nature impérieuse du tempérament ; quelques cheveux blancs aux tempes. Dame, se dit-il, nous ne sommes plus jeune, ma foi : trente-quatre ans ! Mais il était resté svelte, souple et droit ; l’œil étincelait de malice derrière le lorgnon. Allons, il pouvait se présenter. Angèle devait être plus marquée que lui. Il se donna un coup de peigne et se rendit au salon. Sa femme venait au devant de lui : « Quelle belle personne cette madame Régis, lui dit-elle à mi-voix ; et qu’elle est gentille ! » Il eut froid au cœur ; il se sentait coupable d’avoir permis le rapprochement de ces deux femmes. Il ouvrit la porte du salon ; les trois visiteurs se levèrent : il ne vit d’abord, il ne voulut voir que Mauléon, lui serra la main, se détourna légèrement vers Angèle pour la saluer, donna une tape amicale à Olivier sans le regarder et entama immédiatement une conversation cordiale avec le bonhomme. « Quel accueil charmant ! se disait celui-ci ; il est probable que ce Rabevel a quelque remords de ne m’avoir pas secouru plus tôt. » Il voulut essayer d’attaquer la question qui lui tenait au cœur, mais Bernard lui coupa la parole en riant : « Rien du tout ici, dit-il, rien qu’un bon déjeuner. Évidemment nous ne serons pas aussi bien traités que par la tante Rose, mais nous ferons de notre mieux pour que vous ne regrettiez pas trop la Commanderie pendant votre séjour. Quant aux affaires nous verrons cela tout à l’heure à mon bureau. Pour l’instant, à table. » Cependant le petit Jean était venu chercher Olivier très intimidé et tous deux s’installaient à l’office aux soins de la Miss qui servait à l’enfant de gouvernante, de femme de chambre et de répétiteur. Un instant après, Marc invité spécialement venait les rejoindre sous la conduite d’Eugénie qui se présentait rougissante comme une jeune fille tandis que les enfants heureux de cette réunion anormale qui avait des airs de fête et de liberté entreprenaient des bavardages éloquents.

— Ah ! ma tante, dit Rabevel, tu ne connais pas Angèle, toi ; c’est une amie de toujours pourtant. Nous nous tutoyions étant enfants. Maintenant, tantôt on se laisse aller à ce tutoiement, tantôt on se retient. On devient timides avec l’âge.

— Mais, dit Eugénie, je me souviens très bien de vous, Madame, je vous ai souvent vue de ma fenêtre quand vous rentriez de l’école. J’ai même deux souvenirs très précis : le premier c’est que vous aviez un cartable en cuir vert. Est-ce vrai ?

— Mais oui, répondit Angèle surprise.

— Alors mon second souvenir est véridique aussi, dit Eugénie avec une pointe de malice. Le voici : c’est que, tous les soirs, malgré la personne qui vous accompagnait et malgré les gestes de coq en colère de Bernard, vous vous arrangiez pour l’embrasser avant de le quitter.

— Cela, je ne m’en souviens pas, dit Angèle confuse.