— Évidemment, repartit François, tu n’es pas raisonnable, ma pauvre Angèle. Il me semble pourtant qu’à ta place j’aurais aimé cette solution !
— Faisons mieux, dit Bernard. Venez à Paris. J’ai dans un de mes immeubles, un petit appartement toujours disponible où je reçois les membres de mes Conseils d’Administration : il me sert de garde-meubles car ma femme change souvent son décor. Venez vous installer. Vous n’aurez aucun loyer à payer et Reine sera heureuse de vous avoir auprès d’elle. Et votre fils, externe au Lycée, ne vous quittera que pour ses cours. »
Ah ! le piège astucieux, inévitable ! Blinkine crut qu’il allait haïr Bernard. Angèle se sentit perdue. Elle consulta Abraham. Que faire ? Mais déjà François accablait son ami de protestations de gratitude. Il se retourna vers sa femme, s’étonna qu’elle ne se montrât pas plus enthousiaste et plus reconnaissante. Angèle ne put se tenir de le mépriser, à cette minute, tant il lui parut imbécile. Encore une fois, elle se sentit, sous le ciel immense et tranquille, abandonnée de Dieu, privée de la grâce, mal défendue par ceux-là mêmes qui la souhaitaient la plus pure ; un infini désir de cette mort qui lui était interdite emplit de nouveau son cœur. Elle dit avec difficulté : « Je vous remercie ».
Puis elle se leva, prit la main d’Olivier et descendit l’escalier des remparts, droite, sombre, muette comme Andromaque s’allant livrer à Pyrrhus.
CHAPITRE DEUXIÈME
Rabevel repartit le lendemain. Il avait passé une nuit de colère et d’orgueil dans cette chambre voisine de celle où mêlaient leurs souffles les deux êtres qu’il comptait désunir à jamais. Abraham l’avait longuement sermonné avant son départ.
— Quoi, lui disait-il, te voilà riche et puissant. Ne peux-tu pas détourner ton activité vers des choses bonnes et grandes ? Si tes affaires marchent toutes seules comme tu le dis, pourquoi ne cherches-tu pas à faire du bien ? Il ne manque pas d’institutions philanthropiques qui attendent des mécènes et des administrateurs.
— Cela ne m’intéresse pas. Réellement, je donne avec plaisir pour elles ; mon budget prévoit tous les ans une subvention aux œuvres de bienfaisance : jamais les Petites Sœurs des Pauvres ne viennent en vain chez moi. Mais c’est tout ce que je peux faire.
— Visite les pauvres…
— Non. Très peu pour moi. Ça alors, c’est du temps tout-à-fait perdu. Je peux mieux faire.