— Tu manques d’humilité, Bernard. C’est pourtant la première qualité à acquérir pour gagner le ciel… Mais vraiment ne te sens-tu pas, si peu que ce soit, attiré par la misère à secourir ?

— Pas le moins du monde. Je te le dis, la grâce me manque. Ces choses-là ne se font, comme tu le dis, que pour gagner le bonheur éternel. Ne me vois-tu pas brancardier à Lourdes ?

— Au moins si tu ne peux faire du bien, reste neutre, ne fais pas le mal. Tu as assez de moyens de te distraire : les voyages, les sports, le monde, sans chercher autour de toi une proie à dévorer. Mille fois je t’en ai supplié. Il y a d’autres femmes qu’Angèle.

— Nous verrons, nous verrons…

Bernard songeait à cet entretien avec un sourire, tandis que le train roulait sur les plaines du Lot. Quel mal commettrait-il donc en reprenant Angèle ? Quoi ? Il élevait son fils, faisait à la jeune femme une vie agréable, donnait à François, ignorant de tout et par conséquent ne souffrant de rien, les meilleurs postes ? Voyons ! Seule une colère divine déraisonnable pouvait être soulevée, au dire des curés encore. Il fit une moue de pitié. En quoi son existence n’était-elle pas régulière et bonne ? A qui causait-il du tort ? Il s’était défendu contre Mulot et Blinkine ? Cela c’était la conséquence normale d’un état de guerre endémique ; ce n’était pas lui qui avait créé batailleuse la race des hommes. Il trompait sa femme ? D’abord elle l’ignorait. Et puis, pourquoi était-il fait ainsi ? Se refréner, se mortifier ?… Et pour quoi faire s’il vous plaît ?

Le train s’arrêtait en gare de Figeac. Il se pencha à la portière et crut reconnaître une vieille dame, accompagnée d’un homme et d’une petite fille.

— Eh ! mais c’est vous, Madame Boynet ? s’écria-t-il.

— Oui, Monsieur.

La vieille le regardait, hésitait. Il se nomma.

— Ah ! Monsieur, que de changements depuis que je ne vous ai vu ! Que de misères : Tenez, ajouta-t-elle à voix basse, en voilà une grande misère : cette fillette est ma nièce, fille d’un frère de feu Boynet qui était un petit entrepreneur de maçonnerie, installé tout près de Figeac. Les affaires n’allaient pas fort. Mais il avait un garçon, Paulin, à l’école, qui était bien intelligent. Je les aidais, c’est moi qui lui ai payé le Lycée. Puis il a eu des bourses. Une année il y a six ans de cela, il a manqué son concours de bourse ; il était malade, ce jour-là. C’est le moment où je ne pouvais plus aider mon beau-frère à cause du krach de Bordes, que vous savez. Pas d’argent. Le pauvre homme glorieux de son fils demandait crédit au Lycée. Ah ! ouiche ! On lui fait des difficultés, des enquêtes, toutes sortes de choses qui l’humilient. Il veut oublier et, naturellement, il se met à boire. Un jour, il reçoit une lettre pressante, recommandée je crois bien : « Si vous ne payez pas les deux trimestres en retard, on met votre fils dehors ». Il va au café ; il était tout seul avec le patron qui sort un moment après pour rattraper son cheval, une bête assez pétulante qui venait d’échapper par la cour. Le tiroir de l’argent était resté ouvert. Le pauvre homme affolé y va, prend son argent et l’envoie tout de suite au Lycée. Le lendemain les gendarmes sont venus. Ils avaient eu vite fait leur enquête, vous pensez bien. Ils lui ont dit :