— Écoutez, Boynet, nous ne voulons pas vous porter du tort. Nous comprenons bien les choses, allez. Un brave homme ne devient pas voleur comme ça, sans motif, et on devine assez. Seulement, nous autres, il faut faire ce qu’il faut faire. Alors, rendez-vous ce soir, à nuit tombée, à votre pré de Lardillon sur la route de Figeac. On vous mènera à la prison de Figeac sans menottes en ayant l’air de faire chemin ensemble. Votre femme dira que vous êtes parti en voyage.

— Vous êtes bien bons, a répondu le pauvre homme. Il s’est habillé du dimanche, a embrassé sa femme et est parti pour le pré de Lardillon. Quand les gendarmes y sont arrivés, ils l’ont trouvé pendu dans un pommier et tout froid. Ils ne le voyaient pas. C’est un garçon de ferme qui passait : « Si c’est Boynet que vous cherchez, leur a-t-il dit, regardez-le qui rigole dans son arbre en vous tirant la langue ! » On m’a prévenu tout de suite. J’ai trouvé ma pauvre belle-sœur à l’agonie et cette pauvre petite fille toute pleurante qui va sur ses onze ans. Voilà comment les malheurs arrivent, mon pauvre monsieur ».

Rabevel eut quelque peine à cacher son trouble.

— Et qui est ce monsieur ?

— C’est mon jeune frère ; Clavenon, qu’il s’appelle ; de mon nom de jeune fille comme de juste. Il a trente-cinq ans et il est instituteur, veuf sans enfant. Alors il a pris la petite Isabelle et il l’élève.

— Et qu’est devenu Paulin ?

— Mort, Monsieur, d’épuisement et de honte. Voilà ce qu’a fait votre sale Blinkine en me ruinant. C’est irréparable.

Le train s’ébranlait. Rabevel tira sa carte, la tendit à la veuve :

— Dites à votre frère de m’écrire ; j’ai besoin d’un homme de confiance pour la caisse chez moi ; je lui ferai une bonne situation.

Il était tout bouleversé. Comme les évènements s’enchaînaient terriblement ! La morale naturelle n’était donc pas si conventionnelle ni si vaine qu’il pût suffire dans ce monde tellement coordonné d’une infraction vénielle à cette morale pour que se produisissent au loin, par des répercussions mystérieuses, des conséquences mortelles ? L’idée de sa responsabilité le tracassa longuement ; peu à peu cependant elle s’atténua et elle avait disparu tout à fait quand il arriva à Paris.