Il occupa ses loisirs de septembre à préparer le nid qu’il avait rêvé pour Angèle. Reine l’y aidait innocemment, heureuse de retrouver une femme qui lui avait paru charmante et un enfant dont on pouvait espérer qu’il tirerait de sa torpeur l’intelligence du petit Jean. François tenait à passer son mois de congé dans le repos total que lui réservait la solitude de la Commanderie. Aussi n’arriva-t-il avec Angèle et Olivier que le troisième jour d’Octobre, avant-veille de son embarquement. A la descente du train où les attendait Madame Rabevel, il remarqua une grande affiche et poussa un cri d’étonnement : « Tiens ! Vassal donne un concert ? » — « Tu le connais donc ? » demanda Angèle. — « Mais oui, c’est tout une histoire. » — « Eh bien ! j’en suis friande, moi, des histoires, déclara Reine ; vous nous direz la vôtre tout à l’heure en déjeunant. »
Rabevel les rejoignit au repas auquel assistait la famille Noë : « Figure-toi, lui dit sa femme, que François connaît Vassal ; tu sais, le violoniste ? »
— Oui, dit François, je l’ai connu de l’autre côté de la terre et je le reverrais avec plaisir.
Et comme on lui réclamait des détails, son regard lointain rayonnant aux chers souvenirs soudain rappelés, il raconta :
— J’ai rencontré Vassal, lors d’un de mes premiers voyages à Tahiti. Il venait de donner une série de concerts en Australie. Nous prîmes passage ensemble à Auckland sur le Malgave, un beau bateau qui faisait les services de San Francisco et devait me déposer à Rarotonga, dans l’archipel de Cook.
La présence de Vassal à bord fut vite connue. Les belles Américaines qui étaient allées voir pour se distraire les geysers de la Nouvelle-Zélande, ne se lassaient point de faire des grâces devant cet admirable artiste qui est, vous le savez, un homme très simple, pas du tout cabotin, mais si lointain ! Plus d’une de ces beautés dites étincelantes se piqua au jeu mais Vassal ne voyait rien. Quoiqu’il eût vingt-deux ans il avait l’air d’un adolescent, tant il était charmant avec de beaux yeux pleins de candeur. Ces voyageuses s’en toquaient.
Un soir, elles avaient organisé, au profit de je ne sais plus quelle œuvre de charité, un concert auquel il prit part. J’ai appris ce jour-là ce qu’est la musique. Les perruches se taisaient ; elles sentaient confusément passer le génie dans ce petit salon, tandis que la mer assaillait le bateau. Certainement elles furent touchées par ce mélange non prémédité de la voix inconsciente de l’Océan et de la mélodie ailée qui prétendait décrire toute la douleur humaine.
On avait acclamé le musicien et l’interprète. On avait enlevé Vassal. Souriant, toujours un peu absent, l’air mal éveillé d’un songe, il se laissait fêter, emporter vers le fumoir où l’on avait soupé et dansé jusqu’au matin.
Pour moi, rêvant dans mon fauteuil à l’écart, je ne m’étais pas levé, tant je craignais de rompre le sortilège et je m’étais assoupi.
Ce fut le violon de Vassal qui m’éveilla. Après que chacun avait eu regagné sa cabine, il était venu rechercher son instrument. Se croyant seul, il l’avait repris, et, de toute son âme, pour lui-même, jouait le plus beau chant… Ah ! sur cet admirable visage frémissant de Narcisse léonin, ces yeux lumineux, ces narines palpitantes, la divine transfiguration de la musique donnait un sens idéalisé à la passion, au désir, à la colère et aux regrets qu’elle évoquait… Quand il eut terminé, je ne pus m’empêcher de gémir, il m’aperçut :