Nous avons ensemble vu s’éveiller l’aurore sur le Pacifique Austral. Cela ne vous dit rien, mais parlez de ce moment aux hommes qui l’ont connu. C’est une chose inoubliable dont le souvenir poursuit celui qui ne la possède plus, d’un regret amer. En y songeant, je retrouve sur mes dents la saveur saline et parfumée de l’alizé venu des îles à la rencontre des vaisseaux.

Vassal n’a certainement pas oublié cette navigation dans les courants incessants du vent frais et les soirs pleins d’une tendresse inconnue de nos climats. Les cieux s’illuminaient par flambées écarlates avant que mourût la lumière du soleil. Des nuages prodigieusement colorés se traînaient avec langueur. Puis la Croix du Sud apparaissait, et les Centaures, et toutes les constellations inconnues de nos climats. Je les nommais à Vassal. Tous deux nous demeurions extasiés, créant pour le futur la nostalgie dont souffrent ceux qui ont une fois succombé au charme du Pacifique.

Une nuit, sur le pont, il joua de nouveau pour nous seuls, la poignante mélodie qui nous avait unis.

Longtemps nous étions restés sans parler, saisis par la secrète puissance qui du bois sonore s’insinue dans notre cœur. Et puis Vassal, s’approchant de moi, tira une photographie qu’il me montra à la clarté du fanal.

— Voici, me dit-il, l’inspiratrice de cette musique. C’est ma femme. Que fait-elle en ce moment, aux Antipodes ? Quelle folie de parcourir le monde alors qu’on a le bonheur chez soi ! Mais hélas ! il faut vivre. Ce voyage triomphal aux Indes et en Australie m’assure la renommée en France et, désormais, je l’espère, une sécurité sédentaire : seulement, il fallait d’abord aller chercher la consécration de l’étranger. Vous ne saurez jamais quel supplice est pour moi cet éloignement de ma femme !

— La voix de votre violon me le fait assez comprendre.

— Comment exprimer la passion dont je suis possédé ? Cette femme est mon cœur, mon cerveau, mes entrailles. Ma pensée ne la quitte pas. Elle est jeune, peut-être un peu volage, très adulée, et je tremble et je m’exalte et je vibre tout entier comme mon violon. Par elle seule, je pense et je vis. Sans elle je ne comprends pas la possibilité d’une existence. Je tremble d’amour, d’angoisse, de désir. Je l’adore ; il me semble que son sourire vaut tous les sacrifices, même celui de ma vie. En sa présence, réellement, je comprends les contes des poëtes et ce qu’est la folie.

— Pourquoi être parti seul ?

— Ah ! les circonstances, l’éducation de notre fille…

Longtemps et souvent Vassal me parla de sa femme. Il était manifestement ravi de pouvoir évoquer cette image qui lui était chère. Il était rongé de passion, de jalousie, d’inquiétude, et d’une sorte de perpétuelle douleur physique et morale. Ses confidences me révélaient le caractère de sa femme en même temps que le sien propre. Je devinais en elle un petit félin prodigieusement intelligent, sensuel, intéressé et sournois ; excitatrice unique de toutes les activités matérielles et mentales d’un homme qu’elle exaltait par le sentiment de la plénitude réalisée à son contact ; assouvissant, par les raffinements les plus incroyables, les désirs de l’intelligence ou des sens que son intuition saisissait au fond de l’âme de cet admirable artiste avant qu’ils ne fussent formulés. Et avec cela, probablement, dans ce coin intérieur que les femmes ne livrent jamais, calculant, supputant, cherchant sa voie, réglant ses plans et sa conduite aux mieux de ses intérêts ; trompant sans doute son mari ; par lui, elle jouissait de la gloire, des succès artistiques, des voyages ; par d’autres, des toilettes, des bijoux, de la fortune.