— Je ne la voudrais pas en contact avec mon mari, dit Eugénie en regardant amoureusement Noë qui fit semblant de se rengorger.
— Pourquoi ? N’êtes-vous pas sûre de son amour et de sa fidélité ? Eh bien ! alors ? Moi, je vous avoue que je la recevrais chez moi sans rien craindre… Qu’en pensez-vous, Angèle ?
— Je ne sais pas, répondit la jeune femme qui tremblait.
Elle commençait déjà de redouter les attaques de Rabevel. Comment allait-il la provoquer ? Mais Bernard ne parut pas s’occuper d’elle. Il se borna à venir visiter avec Reine l’appartement préparé pour la jeune femme. Angèle fut confuse du désir évident de somptuosité et de largesse qui avait présidé à l’aménagement : meubles, tentures, vaisselle, linge de maison, tout avait été choisi avec un goût parfait et sans nul souci de la dépense. Elle voulut remercier Rabevel :
— C’est Reine que vous devez remercier, je ne me suis occupé de rien.
— C’est vrai, fit la jeune femme : il s’est borné à me donner carte blanche et à me dire d’agir comme pour moi.
— Comme je vais me plaire là-dedans avec mon petit Olivier !
— Tu vas m’y oublier, dit François, taquin.
Elle rougit. Bernard paraissait n’avoir pas entendu. Elle se souvint de la tactique qu’il avait employée lors de son précédent voyage à Paris ; mais elle ne craignait plus ce système de feinte indifférence ; elle avait prémuni son cœur contre toute surprise : il n’est rien de tel que de connaître exactement le péril pour le surmonter ; la seule chose qu’elle redoutât était la part d’inconnu, le secret projet de Rabevel. Elle se promit de prier beaucoup et de se consacrer tout à son fils.
Quand François fut reparti, elle accompagna elle-même Olivier au Lycée Janson de Sailly où Marc et Jean allaient commencer leurs études secondaires. Elle avait pris la résolution de vivre à l’écart, autant que possible. Mais Eugénie et Reine lui furent vite d’indispensables et parfaites amies. Il ne se passait pas un jour qu’elles ne se réunissent toutes trois, heureuses d’un contact désintéressé, certaines d’une affection partagée. Les enfants faisaient leurs devoirs tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, ravis de cette diversité de domiciles, de la rentrée le soir sur le coup de dix heures dans leur maison chaude après le bol d’air froid dans la rue. Bientôt les jeunes femmes devinrent inséparables ; ce fut la meilleure protection que pouvait souhaiter Angèle. D’autre part, très attentive à ses devoirs religieux, très pieuse, elle en revint bientôt, par une pratique sévère, à une vie réglée, non pas bigote, mais extrêmement scrupuleuse et d’où la vigilance de la conscience chaque jour se visitant elle-même extirpait le moindre désir.