Bernard n’était pas homme à tenter vainement ses aventures. Mais il n’était pas homme à renoncer à ses desseins. Il avait très vite discerné que la défense était fortement établie. L’attitude de la froideur nonchalante ni celle d’un amour incendiaire vis-à-vis de Reine n’avait apporté aucun trouble à l’indifférence d’Angèle. Il comprit que l’élément de surprise qui avait joué si violemment auparavant n’aurait plus aucun succès ; il ne fallait plus songer à exciter la jalousie de la jeune femme. Il fallait trouver autre chose. Mais quoi ? Il était perplexe. L’arrivée de Clavenon (le frère de Mme Boynet) et de sa petite nièce Isabelle avait eu aussi une influence singulière sur le cours de ses pensées. Libéré de toute croyance, il avait remplacé la religion par une sorte de réseau vague, et d’ailleurs à peu près inconscient, de causes et d’effets dont la science et la raison ne parvenaient pas à formuler les lois compliquées. Telles celles du retentissement inouï d’un seul acte, condamné par la morale, bien que naturel, dans le système tout entier de la société. « Au fond, se disait-il, il n’y a rien de surprenant, en principe, à de tels phénomènes de retentissement et d’imbrication ; la société est un organisme, un ensemble de relations compliqué fondé sur cet instinct moral et construit d’après ses principes ; il n’est pas étonnant que la moindre lésion du système se répercute sur l’ensemble. » Le terrible ensemble de la mort de ce Boynet suivi dans la tombe par une femme sensible et un fils souffreteux à qui la mère avait manqué, lui paraissait illustrer sévèrement sa thèse ; il n’était pas loin d’en ressentir une crainte superstitieuse qu’il ne s’avouait pas exactement mais qui le retenait dans ses terribles penchants.

Mais il se connaissait. Il avait pris Clavenon comme caissier pour réparer dans la mesure du possible la catastrophe qu’il avait causée dans cette famille, pour se rendre propice le Destin. Il comptait aussi à force de voir cet homme, s’habituer au visage de son idée, émousser sa crainte, reconquérir la liberté de son esprit. Alors on verrait avec cette Angèle qui croyait le narguer.

Cependant le temps s’écoulait. Les mois suivaient les mois. Rien ne se passait qui pût accrocher une raison de changer. Bernard finissait par trouver de la douceur aux réunions de ces trois femmes qui lui étaient chères à un titre différent. Il réclamait que ces réunions se fissent chez lui, bavardait avec Noë, surveillait les enfants et guidait leurs travaux. Ses affaires continuaient à prospérer ; il devenait un peu nonchalant, l’excès considérable de ses revenus ne lui laissant pas d’aiguillon. Il effectua des voyages d’inspection qui lui donnèrent de la distraction, changèrent ses idées, le ramenèrent plus sain et plus vif au foyer. Les succès de Marc et d’Olivier compensaient l’amertume que lui causait l’impavide et incompréhensive paresse de Jean. Quand, à leur seizième année, il les ramena chargés de prix et de couronnes, il lui sembla que le triomphe de ces enfants était plus beau que ses propres réussites et il en conçut plus d’orgueil.

C’est à cette époque que lui arriva une aventure singulière. Le vieux Bordes s’était installé à Paris et y menait la vie qui avait toujours été la sienne parmi les tempêtes d’adoration et de courroux de sa femme. Un jour qu’il avait prié Rabevel au restaurant, il arriva accompagné d’une personne que Bernard trouva fort belle et qu’il lui présenta sous le nom de Pauline. Pauline dit peu de choses mais son sourire les rendait spirituelles et sut flatter Bernard. A la fin du repas, tandis qu’elle était au vestiaire, Bordes confiait à son collègue que cette fille était étonnante, attentive, gentille, prévenante, mais d’un caractère altier et d’un tempérament de feu : « Ce qu’il me faudrait ! » dit en riant Bernard.

— « Écoutez, répondit de même Bordes, soyez gentil, attendez que je sois mort, je n’en ai pas pour longtemps… »

Il n’y a que le premier pas qui coûte. Bordes ayant cédé une première fois à sa maîtresse qui voulait être traitée par lui comme une femme honnête (ne lui consacrait-elle pas sa jeunesse !) continua à la présenter à ses amis ; Bernard eut de nouveau l’occasion de la revoir et s’émerveilla de sa correction et de ses attentions affectueuses pour le vieil homme. « Je compte bien lui laisser toutes mes actions des tramways de Limoges, dit-il un jour à Rabevel, elle mérite bien ça. » — « Bigre, répondit celui-ci, si elle devient jamais détentrice d’un paquet pareil, il faudra que les co-actionnaires comptent avec elle. » Bordes cligna de l’œil. — « Vous avez peur, hein ! » ; il lui poussa le coude : « Allons, elle est gentille ; vous vous entendrez toujours… » Mais Bernard n’eut pas envie de sourire ; décidément il vieillissait, cet imbécile ; il aurait pu inventer autre chose.

A quelque temps de là, au sortir d’un banquet où il avait eu pour voisin un secrétaire avantageux et élégant, d’il ne savait plus quel conseil d’administration, il fut entraîné par ce jeune homme, qui disait se nommer Roger de Poulétous, au milieu d’une bande joyeuse et échoua sur les minuit dans un hôtel particulier du quartier de l’Étoile : « Nous sommes ici chez Linda, dit Poulétous, c’est la première appareilleuse de Paris. » — « Très peu pour moi, répondit Bernard, je n’use pas de cette denrée. » — « Bah ! on va toujours boire une coupe de Clicquot en regardant les photographies. »

Bernard feuilleta l’album distraitement. Tout à coup il demeura muet de surprise. Poulétous se pencha : « C’est Viviane, une petite femme des Folies-Bergères, elle est extraordinaire, passionnée, belle et bonne fille ; mais difficile.

— Vous êtes sûr que c’est la personne que vous dites ?

— J’ai mes raisons pour cela, répondit le jeune fat. Du reste, appelons-en à Linda ». Linda accourue acquiesçait. Elle ajouta :