— On la confond souvent avec sa sœur jumelle qui est la maîtresse d’un industriel et qui a gardé son prénom : Pauline. Cette Pauline est plus belle et, au dire de Viviane, tout à fait étonnante. Mais elle est sage ; elle a été mariée, détournée du foyer conjugal par son amant et maintenant elle reste fidèle à celui-ci ; souvent on me l’a demandée : rien à faire, même par l’intermédiaire de Viviane. Mais voulez-vous voir celle-ci ?

Rabevel hésitait ; vraiment il n’en avait nul désir. La curiosité l’emporta enfin.

— Demain à cinq heures, dit-il.

Le lendemain il revint chez Linda. La jeune Viviane lui parut un peu plus petite et moins brune que sa sœur dont elle lui fit d’ailleurs l’éloge en termes dithyrambiques. Comme il se réhabillait, un peu surpris et reconnaissant d’avoir rencontré chez une professionnelle un don total, une mélancolie, une frénésie amoureuse rares, elle lui dit : « On se donne une fois ainsi, à un homme qui vous plaît ». Il promit de revenir.

Il revint. Il trouvait là un dérivatif, un exutoire. Son corps se calmait et se lassait. Mais bientôt l’esprit aussi se mit de la partie. La fille qui paraissait s’attacher à lui de jour en jour, devint jalouse, lui fit des scènes ; elle avait une roublardise insidieuse, une attention toujours en éveil qui lui permettaient de n’agir point à faux, de ne pas s’aiguiller sur une mauvaise voie. Ils en vinrent peu à peu aux luxures compliquées, aux visites de bouges où elle le guidait, aux voluptés amères, aux orages, aux coups. Parfois Bernard regrettait qu’elle ne fût pas à lui seul ; il voulut lui acheter un hôtel, l’installer dans ses meubles : « Pas un sou de toi, lui disait-elle ; moi je suis comme Pauline, celui que j’aime, je l’aime pour lui. C’est parce que tu ne me paies pas que je peux te parler comme à un mari ».

Un jour, elle ne vint pas à leur rendez-vous. Il s’inquiéta, ayant été absent une quinzaine, s’aperçut alors qu’il ne savait même pas son adresse. Il téléphona à Linda :

— Comment ? Vous ne savez pas ? Mais, mon pauvre monsieur, Viviane a eu une phtisie galopante, elle a été enlevée dans l’affaire de huit jours. C’est bien triste, allez ! Venez me voir, nous parlerons d’elle…

Le lendemain il déjeunait avec Bordes : « La petite est en deuil, dit le vieil homme, elle a perdu sa sœur, qui paraît-il, était charmante mais qu’elle ne voyait pas depuis longtemps ; je crois que cette enfant faisait la noce ; et, dame, Pauline est très à cheval sur les principes de la morale bourgeoise… »

Fin d’aventure mélancolique. Bernard regretta la petite courtisane. Quand il revit Pauline, vêtue de noir, le souvenir ravivé lui fit presque mal. Quelle délicieuse maîtresse avait été cette Viviane ; et quelle devait être Pauline ! Il n’y fallait plus penser… Et Angèle restait toujours inaccessible. Il se reprit à s’occuper des enfants.

Ceux-ci étaient devenus des jeunes gens. Rabevel suivit leur croissance avec une véritable passion. Lorsqu’ils atteignirent leur dix-septième année, Jean fut envoyé en Angleterre où il devait attendre son service militaire tout en apprenant la langue du pays. Marc entra en classe préparatoire à l’École Centrale, tandis qu’Olivier suivait les cours spéciaux dont Rabevel avait réglé le programme. L’armateur avait constaté que Marc entraînait toujours Olivier dans ses études ; le jeune Régis, plus intuitif, moins livresque, goûtait, choisissait et laissait ce qu’il voulait. Souvent Bernard parlait de lui avec Marc. Nul ne pouvait mieux lui faire connaître son fils. Les deux jeunes gens étaient en effet de grands amis. Leur dissemblance profonde, leur don commun de sympathie s’alliait dans l’étude réciproque dont ils étaient l’un pour l’autre l’objet passionné. Jamais Marc n’avait encore pressenti, malgré l’expérience intellectuelle dont il était redevable à sa rare culture, qu’il pût exister un être aussi particulier, aussi distinct de tous les types que son habituelle rigueur avait depuis longtemps catalogués.