Il l’initiait à la littérature. Mais, là même, les goûts de son ami laissaient Marc perplexe. Olivier découvrait dans les classiques une flamme que lui-même ne discernait que par les commentaires de son nouvel ami. Pascal lui était une terrible révélation. Les modernes aiguisaient sa sensibilité d’un métal tellement pur, mais les inquiétudes de l’âme contemporaine lui demeuraient encore mystérieuses. Apte à percevoir et à organiser avec raffinement toutes les émotions, il savourait les amertumes, il ouvrait un large cœur à toutes les voix imaginaires, mais ne se prêtait point à la tendance romantique qui, de trop de jeunes gens, fait des Werther et des René.
— Je sais bien, disait-il, en parlant du romantisme avec Marc, je sais bien que la nature est une grande amie vivante, je la connais bien, puisque je la crée. Elle se plaint, elle se réjouit, elle palpite et souffre. Et je m’agrandis à compatir. Mais je sais bien aussi que tout cela se passe en moi : c’est un jeu délicieux. Mais c’est un jeu ; et je n’en demeure la dupe volontaire que pour le temps offert à mon plaisir.
Olivier avait ainsi pris l’habitude de dévoiler à son ami l’étonnant mystère de cette joie intime qui l’éclairait. Celui-ci ne pouvait saisir qu’à de rares intervalles le fil ténu qui, parti de ses perceptions, l’amenait à la magnifique éclosion d’émotions et de figures, dont son existence spirituelle s’alimentait avec passion. La sécheresse des analyses auxquelles il était rompu depuis si longtemps, l’accoutumance aux traductions que nos auteurs ont données des phénomènes de la vie psychique, s’émerveillaient en Marc d’une telle abondance et d’une telle fraîcheur. Son ironie était submergée par la pureté du flot. Mais ce charme même soulevait une répugnance de son esprit : car, disait-il à Rabevel, Olivier se livre totalement. Il multiplie son existence en l’incorporant aux mille existences réelles ou imaginaires de la nature, des héros et de ses camarades préférés ; il accroît son expansion vitale prodigieusement ; peu importe quand il ne s’agit que de la nature solitaire, du vent, de l’espace, des pierres solliciteuses de son désir qui les anime ; mais dans une foule humaine ?
Olivier, en effet, avait à l’extrême ce don divinatoire de sympathie qui permet à quelques hommes de susciter en chacun, parmi tant d’aspects multiples qu’elle revêt, l’âme secrètement préférée. Il savait toucher ses camarades. Marc lui-même n’osait s’avouer l’ivresse où le plongeaient ses récits. Le moindre de ses souvenirs prenait une vie qui s’insinuait dans les moelles. « Aux récréations d’hiver, disait-il à Rabevel, quand on demeure autour du poële, tous nos camarades attentifs le prient de parler au gré de sa fantaisie. Et quand il s’arrête, ils restent saisis, comme tout à coup réveillés ».
Bernard aussi cherchait à le faire parler ; il y réussissait sans peine et il s’émerveillait de l’entendre. Le jeune homme avait le don de tout rendre concret ; pas un mot de lui qui ne suscitât dans ses auditeurs une confirmation soudaine et comme l’acquiescement de toute leur chair. Il ne semblait pas qu’il pût se tromper jamais ; il jugeait bien, il devinait même. Toutes les délices de l’aventure, les voyages aux îles perdues, les femmes étranges couronnées de fleurs, les immenses villes des Antipodes, la chasse au requin, la vie salubre en liberté dans la nature exotique et première s’évoquaient par éclairs avec le souvenir de tant de récits. Déjà aux lendemains de ces curieuses conférences, des « grands » silencieux et préoccupés se penchaient sur les atlas.
Ainsi commençaient à se vérifier les craintes de Marc. Olivier, polarisateur exceptionnel et pratiquement indifférent, non par égoïsme mais par inconscience, risquait de créer des sympathies, des entraînements qu’il accueillerait avec faveur pour les éléments ainsi ajoutés à sa jouissance, mais qu’il rejetterait dès qu’il en aurait exprimé le suc. Sa méconnaissance des devoirs habituellement reconnus par la loi morale, son indifférence à toute conséquence de ses paroles ou de ses actes du moment qu’il savait son intention irréprochable, ne pouvaient-elles engendrer autour de lui des catastrophes, des chagrins ou des ressentiments ?
Marc le redoutait. D’ailleurs cette aspiration pneumatique de tous les souffles environnants ne risquait-elle pas d’être viciée un jour par quelque apport morbide capable de corroder et de détruire la magnifique organisation d’Olivier ? Ne se complaisait-il pas déjà aux troubles souvenirs de cette Balbine Vassal ? Les deux amis débattaient ce problème en rentrant chez eux un soir de printemps.
— Tu es sceptique en toutes choses, dit enfin Olivier. Tu regardes généralement la vie et les hommes d’un air de froideur à peine amusée tandis que je me donne à eux avec passion. Le cours ordinaire des événements te montre ironique et glacé et, tout d’un coup, tu crains pour nos camarades ! Et subitement tu t’inquiètes à mon sujet ! Tranquillise-toi, ni mes voisins, ni moi, ne courons de danger…
Mais Marc ne se sentait pas tranquille, car il l’aimait.
Il n’en dit rien pourtant à Rabevel, ni à Angèle. Et le mois de mai de cette année 1907 se passa sans que rien de particulier vînt troubler la vie accoutumée. Le prestige d’Olivier et son influence s’accroissaient sans cesse parmi ses grands camarades. Une mélancolie qui lui était devenue habituelle depuis ses quinze ans et dont le motif demeurait une énigme l’auréolait d’un mystère nouveau. La période des examens approchait. Déjà les vieux internes débraillés et farouches commençaient à se procurer des bougies pour le travail nocturne et clandestin dans les salles désertes. La fièvre des concours créait ses habituelles alternatives d’énervement et de dépression. Seul, Olivier, que son impeccable mémoire mettait à l’abri de toute surprise, ne changeait pas ses habitudes et continuait à la fois son travail scolaire régulier et les études complémentaires par lesquelles Marc l’aidait à étendre chaque jour les possessions de son esprit. Pendant les récréations interminables où les pistons, les taupins, les flottards, pâlissaient sur leurs cours, sauvagement retirés dans les repaires les moins accessibles à la vigilance du pion, il leur rendait visite et amenait toujours sur ces pauvres visages surmenés ce sourire heureux qui témoignait de leur reconnaissance.