Olivier eut un soupir de regret et promit de ne plus revoir Isabelle. Comme tous deux retournaient sur leurs pas, elle apparut. Leur accueil embarrassé lui révéla tout.
— Je devine, s’écria-t-elle, je devine ! Mais vous ne croyez pas que je vais ainsi me soumettre à des décisions prises en dehors de moi ? Olivier ne m’aime pas, je le sens, il ne m’aime pas encore, mais moi je sais qu’il m’aimera un jour. Et même si cela n’était pas, qu’importe ! moi je l’aime ; et je n’ai pas l’intention de sacrifier mon bonheur. Peut-être n’avez-vous plus que quelques mois à rester, Olivier ? Donnez-les-moi ?
C’est ainsi que Bernard réussit à faire connaître à son fils le sentiment de la dépendance ; cette emprise d’une femme sur lui attendrissait Olivier et l’irritait. Quoi ! être aimé sans aimer soi-même ; n’éprouver qu’un sentiment d’une sympathie très vive, mais se savoir incapable de ressentir à l’égard d’une femme autre chose qu’un désir purement charnel !
Olivier tenait de son passé proche cette habitude de ne voir en la femme que le moyen d’assouvir un désir passager. Il avait, au fond, hérité sous ce rapport, les instincts de son père : à peine s’il les avait affinés quelque peu, s’asservissant (et avec quel ennui intime) aux coutumes des civilisés auxquelles il était indispensable de se plier pour obtenir de la femme la seule chose qu’il en désirât.
La fréquentation de l’être extrêmement subtil qu’était Isabelle agissait néanmoins sur lui à son insu ; évidemment, Isabelle ne pouvait songer à faire d’Olivier le platonique amoureux qu’elle rêvait sans doute. Il se montrait un excellent camarade fort développé et très raffiné pour tout ce qui ne touche pas à l’amour, mais, à ce dernier point de vue, il lui restait à parcourir une étape ; Olivier n’était pas et ne paraissait pas capable d’être jamais attiré par une femme, autrement que par les sens ; et l’hypocrisie qu’entraîne inéluctablement la satisfaction de tels instincts dans la société contemporaine, lui était un sujet de dégoût.
Bernard s’en rendit vite compte ; Olivier s’en irait malgré Isabelle. De toute évidence les contraintes de la civilisation l’exaspéraient. « Que fais-je en France ? » se demandait le jeune homme. C’était vrai, il s’était grandi, il avait accru sa capacité de sentir et de vivre ; mais il n’avait pas l’aliment digne de ce désir. Partout où il passait, il savait bien qu’on buvait ses paroles, qu’il éveillait la nostalgie des libres espaces et des instincts sans frein, mais il n’avait pas encore assisté à un essor. Qu’avaient donc ces civilisés dans les veines ? Quoi ! de ses camarades enflammés par sa parole et son exemple, quelques-uns à peine que le vent brûlant des mers sans bornes ait pu hérisser ! et dans cette vie quotidienne, rien qui exaltât les autres ? Les étudiants de son âge qui avaient une maîtresse étaient déjà semblables à des vieux ménages sans désirs et sans regrets. Ah ! qu’il était donc difficile de susciter dans ce vieux monde le levain grondant d’une passion, d’un sentiment unique, de quelque chose enfin par quoi on se sentît vivre, vivre ! vivre…
Il songeait tout à coup aux Vassal revus au hasard des retours du violoniste ; il les sentait de la même race ceux-là : lui plus noble, elle démoniaque. Confusément il désirait les retrouver sans les chercher. Son esprit se complaisait à des imaginations surprenantes comme des rêves où ce couple devenait soudain compagnon et complice des entreprises les plus étranges.
Et le singulier c’était que justement ses deux amis, Isabelle et Marc, les humains les plus proches de son cœur et qui lui témoignaient l’affection la plus sûre, la mieux éclairée, fussent ceux-là mêmes qui différaient le plus de lui. Ce Marc si terriblement organisé, si prêt à tout, si admirablement réglé et déterminé, pour qui l’imprévu n’existait pas et dont la jouissance, à l’opposé d’Olivier, était précisément l’élimination de l’inconnaissable, de l’imprécis, de l’apparence, de l’aventure telle qu’Olivier la concevait ! Et cette Isabelle… Il ne pouvait y songer sans étonnement : il la trouvait infiniment belle et il oubliait qu’elle l’était en s’asseyant auprès d’elle ; elle lui ôtait à la fois le goût de l’aventure et tout désir ; elle le rendait parfaitement heureux mais d’un bonheur qui, après le départ de la jeune fille, lui paraissait trop simple et indigne de lui.
Il s’en expliquait un soir de Février avec Marc dans le salon de Madame Rabevel qui recevait.
— C’est très vrai, disait Olivier, la femme m’attire uniquement par le trouble physique qu’elle suscite en moi. Chez Isabelle, je ne vois qu’intelligence, douceur, toutes qualités abstraites qui ne m’inspirent aucun désir mais une sorte de sentiment de sécurité et de plénitude. Or, j’ai besoin de désirer ! Comprends-tu ?… de désirer !… Tiens ! regarde cette nouvelle arrivée, cette Madame Villarais qui est devant nous. Voilà une femme réellement désirable ; ce visage rose, ces boucles folles, ces yeux profonds et le blond satin de son cou, qui ne s’y complairait ?