Et en effet, il lui sembla souvent dans la suite que le visage de sa jeunesse avait réalisé sa plus heureuse image tel soir d’un dimanche de janvier auprès d’Isabelle en un coin solitaire du Bois de Boulogne. La douceur poignante du déclin, l’abandon maternel d’une nature mourante, attendrissent les jeunes cœurs adolescents. Car ils se sentent tellement vivants que la mort ne les effraie point. Ils s’affligent seulement du sort qu’elle réserve à ceux qui lui sont soumis. Pourtant, pour Olivier et Isabelle serrés l’un contre l’autre, sur ce banc où la clémence exceptionnelle du climat leur permettait en cette saison une méditation immobile et silencieuse, la nature était une Belle au bois dormant qui se parait sur sa couche. Les teintes les plus rares formaient dans les futaies une symphonie qui chantait avec passion le plaisir d’être triste.

Olivier s’y fût abandonné si, dès l’apparition d’Isabelle, le sourire direct de la jeune fille, son regard chargé d’amour et de confiance ne l’avaient délivré comme à chaque fois. Elle était auprès de lui, et la joie se faisait. Les complications sentimentales ne se concevaient pas en présence de cette âme si droite dont la flamme éclairait la plus belle santé morale qu’on ait jamais contemplée.

Mais le bonheur des raffinés est chose si complexe et si ténue, qu’il apparaît moins dans la durée que dans l’espace. Il est comme ces fils de la vierge qui, attachés par un bout et soudainement brisés, flottent horizontalement sous des souffles mystérieux. Il est constitué de lambeaux de réseaux parfaitement ouvrés comme les toiles des faucheux, mais brusquement interrompus sur un caprice inexpliqué. Et, somme toute, il n’est pas le bonheur, puisqu’il est, par essence, fugitif et que la conception des hommes ne s’assouvit que dans la conception du définitif.

La compagnie d’Isabelle créait, sans effort, le bonheur d’Olivier. Elle apportait une sorte d’insouciance consciente et ravie qu’elle faisait partager comme par miracle. Tout était simple et facile. Elle ne le disait point mais elle en suscitait autour d’elle la conviction. Elle passait dans la vie avec une telle aisance, une telle grâce, une telle sécurité, que le destin paraissait désormais fixé. Ses sentiments étaient assurés. Celui qu’elle touchait de son aile semblait à l’abri du chagrin. Essayant de voir clair en lui, Olivier se sentit plus d’une fois découragé de ne pouvoir s’exprimer l’allure unique de cette âme, la puissance flexible de cette intelligence qui parvenait à demeurer sans effort souriante tout en faisant pressentir qu’elle saurait maintenir intégralement la possession de son objet.

Il ne tarda pas à reconnaître dans l’attitude d’Isabelle les signes les plus évidents de l’amour : Bernard les avait discernés avant lui.

Un jour, tandis que sur les quais, ils attendaient la jeune fille, il lui demanda ce qu’il comptait faire.

— Je ne sais pas, répondit Olivier. Je ne ressens pas ce trouble, ce tremblement qui accompagne, dit-on, la naissance de l’amour… J’éprouve tout le bonheur désirable, mais pas cela…

— Alors ?

— Eh bien, mais, dit-il, c’est bien ainsi.

Bernard dut faire envisager à Olivier la situation morale telle qu’elle lui paraissait se présenter : son égoïsme inconscient, la peine qu’il réservait à une enfant sans expérience, son inéluctable départ pour cette vie d’aventures à laquelle sa vocation le destinait.