— Ah ! oui ; un vieux gabier m’y conduisait partout. Je connaissais bien le grand voilier mais, à chaque fois, j’apprenais des choses nouvelles ou je retrouvais des choses oubliées. Je grimpais aux mâts, je restais dans la hune en essayant de me figurer les solitudes des mers australes sur la houle sans fond. Je m’oubliais des heures jusqu’à ce qu’on m’appelât. Et je ne quittais jamais le navire qu’imprégné de sa forte salure.
— Votre père revenait-il souvent ?
— Tous les deux ans à peu près, je le revoyais, chargé de choses étranges prometteuses de songes. Il restait quelques jours parmi nous, me contant les légendes de la mer, entouré de notre respect. Il témoignait à ma mère une tendresse incessante et douce qui m’émouvait et gonflait mon cœur…
— Quelle peine devait vous faire son départ !
— Il me semblait qu’il emportait avec lui toute la vie véritable ; ses récits m’avaient fait croire que, seule, la mer ardente des tropiques recélait la raison valable de notre destin… Je restais accablé…
L’intonation d’Olivier fut telle qu’apparut soudain à Isabelle combien il se sentait seul. Elle lui prit le bras d’un mouvement si affectueusement spontané que le jeune homme sentit sourdre des larmes.
Ils rentrèrent sans prononcer d’autres paroles.
Une si belle soirée ne pouvait rester unique. Un hasard apparent favorisa les rencontres jusqu’au moment où l’intimité fut assez grande pour qu’elles devinssent organisées. Bernard s’en était avisé aussi bien que Marc. Ils ne craignaient en rien l’issue de l’aventure ; une désillusion peut-être de l’un des amoureux ou de tous deux ; mais certainement Olivier était trop honnête pour qu’il y eût à redouter autre chose. Ce qui intéressait avant tout Rabevel c’était de savoir s’il pouvait espérer fixer tôt ou tard son fils par cet artifice. Autrement dit : qu’étaient les véritables sentiments d’Olivier ? Mais cela, il eût été difficile de le dire ; lui-même, tout au plaisir qu’il éprouvait auprès d’Isabelle, ne se souciait guère sans doute de les analyser. Il ne semble pas pourtant qu’à ce moment-là il fût capable d’éprouver, auprès d’une créature aussi immatérielle que l’était Isabelle, un sentiment d’amour chaste que rien dans son passé d’adolescent librement abandonné à ses instincts ne l’avait préparé à connaître. Dans le secret de son cœur, il n’était pas douteux que le sang bouillant ne s’émût davantage à l’évocation de Balbine. Ah ! celle-là… A la peau l’afflux pourpre trahissait pour Marc l’instinct profond de son ami dès qu’était prononcé le nom de Madame Vassal. Mais Olivier songeait-il avec quelque précision à cette créature pratiquement inaccessible ?
Il n’en disait rien, demeurant impénétrable sur ce point.
Il s’adonnait de toute son âme au bonheur que lui offrait la compagnie d’Isabelle ; comme tous les êtres très subtils il savait qu’il se préparait des souvenirs délicieux.