— Et comme vous semblez l’avoir développé, ce goût de l’aventure !
— Pouvait-il en être autrement ? Des idoles maories et des sagaies canaques peuplent les souvenirs de ma première enfance. J’ai vécu dans leur familiarité. Ma petite chambre tendue de pagnes m’offrait en vieilles images les portraits des corsaires et des navigateurs. Et même une frégate évoquait, sous son globe de verre les périples de Magellan.
« Tous les simulacres adorés des primitifs polynésiens qui menèrent entre l’île de Pâques et Honolulu l’existence aventureuse des pirates m’entouraient, taillés dans le santalier. Comme je les aimais ! Vous dirai-je qu’à certains soirs, quand la veilleuse noyait mon lit d’une pénombre, ces mythes prenaient une existence réelle et s’éveillaient avec les épices, les aromates et tous les parfums du Pacifique : la cannelle, le gingembre, le poivrier, et la vanille ; et le coprah ? »
Isabelle écoutait cette langue nouvelle avec une espèce de stupeur.
— Vous pouviez vivre, demanda-t-elle d’une voix presque indignée, au milieu de ces objets si uniquement créateurs d’illusion ?
— J’y vivais avec une joie complice accrue de la crainte manifestée par mes petits camarades. Je connaissais tous ces dieux des mers du Sud, l’existence des planteurs et celle des plongeurs qui cherchent la perle à mille lieues de toute terre dans les lagons des atolls ; je m’émerveillais de la vie mystérieuse du corail, ce petit dieu favorable, créateur de barrières indestructibles derrière quoi l’homme des îles peut rêver à sa guise à l’abri des requins et des civilisés.
« Avec quelle ferveur j’attendais le moment où mon père me prendrait comme mousse à bord du bateau qu’il commandait !
— Que cet enthousiasme m’est étranger, dit Isabelle, à voix presque basse et comme pour elle-même.
— C’est que vous ne savez pas combien c’était beau quand le « Bougainville » arrivait majestueusement dans le port de Bordeaux, puis s’arrêtait et s’amarrait sur ses ancres. Nous le rejoignions, ma mère et moi, dans un canot. Nous tremblions en montant l’échelle et mon père nous accueillait d’un sourire sur le pont. Les hommes du bord ôtaient leur béret ; je les connaissais tous et nous nous aimions. Ils disaient : « L’a cor grandi et forci, l’p’tit gas. Qué beau marin qui va faire. Un rude gaillard comme le père, quoi ! » J’étais rouge d’orgueil.
— Vous aimiez déjà le bateau ?