Le silence se cristallisait autour de cette phrase shakespearienne si terriblement passionnée. Isabelle un peu haletante avait l’air bouleversée. Lui avait-on pris son secret ?
Marc eut pitié :
— Après tout, dit-il, ce livre, on vous l’a peut-être prêté ?
Elle fit mine d’acquiescer ; mais ses yeux rencontrèrent le regard d’Olivier perdu dans une telle allégresse ! Le cœur lui manqua tout à coup tant elle fut heureuse ; ainsi se révéla à elle-même dans sa plénitude son besoin d’oublier ses tristesses, d’aimer, d’être aimée…
Et pour Olivier lui-même, sous les traits séduisants de cette Isabelle, ne s’offraient-elles pas à cet instant ces roses, les plus rouges et les plus violentes qu’il pût désirer cueillir ?…
Bernard exultait. Était-elle adroite cette petite ? Il se tourna vers Angèle qui assistait sans rien dire à la scène. Ils vivaient tous deux en bons camarades ; ces quelques années passées côte à côte sans que l’armateur se permît jamais un mot ou un geste équivoques avaient fini par endormir sa méfiance. L’intérêt que Rabevel portait à Olivier l’émouvait dans le secret de son cœur ; elle vivait tranquille, heureuse presque, dans la paix du devoir. Elle ne changeait guère ; les mois se succédaient sans la vieillir ; sa quarantaine était resplendissante de la même beauté à peine tempérée par la modestie que lui donnaient ses remords. Peu à peu, l’amour de François l’avait conquise ; elle s’était faite plus sensible à l’effort et aux fatigues du pauvre homme qui peinait pour faire vivre deux êtres adorés dont l’un n’était pas son fils, dont l’autre avait été davantage la femme d’un autre que la sienne. Et, ces deux créatures qu’il aimait tant, il supportait qu’elles fussent absentes de son existence, qu’il ne les pût voir que tous les deux ans pendant un mois ! Une immense pitié avait envahi lentement le cœur d’Angèle, s’y était petit à petit cristallisée en affection. Les paroles admiratives d’Olivier qui, tout seul, s’était donné depuis l’enfance le culte de son père, l’entamaient ; elle cédait à son admiration passionnée, la laissait chaque jour progresser d’un pas dans son cœur, devenait enfin, d’ailleurs encouragée par les lettres fréquentes et les visites point rares de Blinkine, la femme qu’elle n’eût jamais dû cesser d’être.
Mais depuis quelque temps son Olivier l’inquiétait grandement. L’affaire des escapades du Lycée, l’interpellation à la Chambre l’avaient secouée, même un peu effrayée ; l’exaltation du jeune homme lui paraissait dangereuse, elle savait trop par expérience combien on pouvait souffrir et faire souffrir quand on possédait ce triste don. Elle avait surpris des conseils de modération de Marc à son fils ; elle s’en alarmait. Maintenant voici qu’Olivier se mettait à faire la cour aux jeunes filles, et de quel ton ! Elle le pressentit engagé dans des voies d’où elle ne le pourrait faire revenir. Elle imagina des scandales, eut peur. Et, d’autre part, la jalousie maternelle s’éveillait aussi, cette jalousie qui n’admet point le partage du fils même avec l’épouse. Elle trouva Isabelle laide, bête et effrontée. Elle résolut d’écrire à son mari pour lui demander conseil.
En attendant la réponse qui ne devait pas venir avant si longtemps elle continuait d’observer. Avec quelque dépit elle crut constater que Bernard prêtait la main au jeu. Et lui n’eut pas de peine à se rendre compte qu’elle devinait sa complicité sans en comprendre les motifs. Mais il résolut d’attendre qu’elle lui en parlât la première ce qui ne tarda pas.
Le hasard les avait en effet isolés, quelques jours après, sur un banc du jardin de la villa.
— Vous pourriez, dit Angèle sans autre préambule, me rendre un grand service.