Le violoniste le regarda un instant ; eut-il l’impression qu’il se passait en Olivier quelque chose d’extraordinaire, ou, lui-même, cherchant à mettre un nom sur le visage du jeune homme, s’absorbait-il trop à cet effort pour remarquer l’altération de ces traits ? Il ne fit rien paraître des sentiments qui l’agitaient, pendant quelques secondes. Puis sa figure s’éclaira, et, tendant la main à Olivier :

— J’hésitais à vous reconnaître, mon cher Olivier, le fils de mon compagnon du Pacifique !… Comment allez-vous ?

— Et vous, maître, qui revenez alors qu’on ne vous espérait pas !

— Surprise involontaire. Le vapeur anglais que j’ai pris à Rio-de-Janeiro fait habituellement escale à Lisbonne ce que j’ignorais ; ainsi, au lieu de débarquer à Liverpool et de revenir par Douvres et Calais, j’ai fait trente heures de sleeping et gagné trois jours.

— Madame Vassal n’en a rien dit…

— Il n’y a rien de surprenant à cela : elle n’en sait rien. J’ai sauté dans le train sans avoir eu le temps de télégraphier. J’arrive chez moi, la femme de chambre me dit que Balbine et Nicole sont ici ; le temps de me brosser un peu, de prendre un taxi ; et me voici prêt à les ravir à nos amis Rabevel.

Son ton de gaieté forcée n’échappa pas à Olivier. Il comprit la déception d’un retour dans la maison vide ; il pressentit quelque parole venimeuse de la femme de chambre : « Madame est sortie ce soir comme d’habitude… seulement elle a emmené mademoiselle pour une fois… » Un petit silence régna.

— Ah ! dit Vassal, comme s’il secouait sa torpeur, voyons, conduisez-moi à la maîtresse de maison.

Ils remontaient la galerie quand Vassal songea qu’il n’était pas en tenue pour se présenter dans des salons où la foule des habits noirs devait être encore fort dense. Il regarda autour de lui.

— Olivier, demanda-t-il, voulez-vous rejoindre seul Madame Rabevel, et obtenir qu’elle vienne jusqu’à moi ?