Mais, du vestiaire où elle s’était arrêtée avec des invités qu’elle reconduisait, Reine l’avait aperçu ; elle accourait et pressait ses mains avec effusion.

— Causons un peu, dit-elle, pendant qu’Olivier va se mettre en quête de ces dames ; tenez, entrons dans ce boudoir.

Elle ouvrit la porte et aussitôt poussa un cri, une plainte. Dans le faisceau que le lustre du couloir projetait par l’ouverture, tous les trois simultanément avaient aperçu sur un divan Rabevel buvant frénétiquement la bouche de Balbine à demi-pâmée entre ses bras…


Il faut renoncer à décrire le scandale. D’ailleurs, la situation à Paris de Rabevel et de Vassal était trop considérable pour que le récit d’une pareille aventure pût demeurer confiné à quelques salons. Certains journaux friands de telles histoires et bien renseignés par des témoins assez peu estimables (mais ne se glisse-t-il pas des mufles partout ?) donnèrent complaisamment des détails. On sut que Vassal, doué d’une force herculéenne, avait renversé son rival et tenté de l’étrangler ; qu’on avait eu toutes les difficultés du monde à l’en empêcher et que sa femme avait à grand peine échappé à sa fureur ; pendant une heure on put croire qu’il avait perdu la raison. Madame Rabevel avait été transportée évanouie dans sa chambre, étourdie de ce choc qui détruisait en une fois toutes ses illusions et ses espérances les plus chères.

Olivier avait assisté avec horreur à cette scène ; il sentait confusément malgré tout, pendant qu’on emmenait Vassal, que Balbine tout en réparant le désordre de sa toilette savourait intérieurement ce que la situation avait de scabreux. Comme il s’en révoltait sans pouvoir s’empêcher d’admirer une telle audace, Nicole parut.

Balbine avait si peu présente à la pensée une fille depuis tant d’années éloignée, qu’elle resta muette de saisissement.

— Maman, dit la jeune fille, d’une voix que la honte étouffait, ne vous étonnez pas que je ne rentre ni ce soir, ni jamais ; je vais à Passy demander à mon grand-père Vassal de me donner l’hospitalité désormais.

Balbine était exsangue. Elle supplia sa fille de lui demeurer, prenant Marc et Olivier à témoins de l’ingratitude des enfants, apparaissant encore mère aimante et désolée dans son abjection.

— Laissez-moi, dit Nicole. Vous m’aimez peut-être, mais vous me déshonorez. Invoquant une imaginaire maladie, vous m’avez éloignée, envoyée en Espagne dès que mon âge put faire soupçonner le vôtre. Je n’ai pour ainsi dire pas connu mon père : j’avais sacrifié mon bonheur à vous deux. A mon retour vous m’avez dit sur lui toutes les vilenies… Je n’ai pas à vous juger, mais vous faites de moi une malheureuse, adieu.