Olivier gêné, tenaillé par le cuisant souvenir du moment où il avait annoncé son proche départ à Isabelle en larmes, ne savait plus comment il vivait. Rabevel disait attendre d’Australie le plus beau de ses voiliers où il voulait lui confier le rôle de commissaire du bord en attendant le commandement en second. Mais, si proche de le quitter, son affection paternelle se révoltait et il ne cessait de le faire demander. Il avait renoué avec sa maîtresse cette curieuse et frénétique existence de stupre, de haineuses amours coupées d’abandons romantiques, de suicides feints, d’injures, de coups, de baisers. Il quittait parfois Balbine et rentrait, résolu d’en finir, chez sa malheureuse femme toujours prête au pardon. Puis un soir, regardant celle-ci avec des yeux d’étranger, il lui disait adieu, et, devant la porte entr’ouverte de la gourgandine, à genoux sur le palier, il subissait avec une amère volupté les injures puantes qui précédaient l’accueil et dont, à l’heure du spasme, il comptait doubler par le souvenir l’âcre saveur de celui-ci.
Sa maîtresse et lui avaient, chacun de son côté, commencé la procédure du divorce. Mais la rancune de Vassal que Rabevel avait pu faire emprisonner en prévention de coups et de blessures, et l’espérance de Madame Rabevel, imprimaient aux formalités judiciaires une lenteur qu’accroissait la négligence des hommes de chicane. Rabevel ne paraissait plus que rarement à son bureau. Olivier, par crainte et par faiblesse d’abord, était devenu le confident du couple. Au début il écoutait peu, perdu dans le songe d’où il sortait si rarement depuis que l’heure de son départ semblait devenir imminente ; mais il fallut bien qu’il finît par entendre ; on lui fit jouer un rôle actif. On le chargea d’apaiser les discordes. On l’envoya en ambassadeur. Il trouvait auprès de Madame Vassal un accueil enflammé qu’il redoutait. Il sentait que le jour viendrait où il ne pourrait plus s’opposer aux caprices de la bacchante. Et déjà il s’accoutumait à cette idée. Il se détachait même de son amitié pour Isabelle. Certes, il la revoyait toujours avec une tendre joie, mais comparant sa propre émotion à celle qu’il devinait en elle, il sentait comme il était loin de l’aimer réellement. Elle l’attendait tous les jours (souvent en vain) dans la cour intérieure du Petit Palais ; peu à peu leurs conversations n’apportèrent plus l’agrément à cet esprit accoutumé au piment. Il avait l’intuition qu’il se pervertissait insensiblement. Pris par les sens, il abandonnait lentement son cerveau à la dégradation. Des images plus précises que ses imaginations d’autrefois peuplaient ses rêveries et un sursaut brusque de sa volonté ne les chassait pas toujours.
Marc combattait de toutes ses forces cette invasion morbide. Il s’était ouvert de ses craintes à son père.
— Qu’y puis-je ? dit Noë. Les Rabevel, les Angèle, les Balbine, les Vassal, sont hélas ! comme Olivier, prédisposés à ce mal des ardents. L’excès d’enthousiasme, le pas donné à l’instinct sur l’intelligence, l’expansion extrême de la vie conduisent fatalement à de telles névroses. Le pauvre Olivier me paraît bien proche d’y succomber ; mais comment le sauver ? En l’enlevant à Rabevel ? Oui ; mais sa situation ? Nous ne pouvons que faire des vœux pour son prompt départ… Encore s’il aimait Isabelle ! ou si sa mère pouvait le retenir !…
Mais quelle action pouvait exercer Angèle sur son fils ? Elle ne se rendait que trop compte de la terrible influence de Rabevel et de Balbine. Elle suppliait Olivier de ne plus fréquenter le triste couple. Il l’embrassait, la cajolait, la consolait. Certes, elle éprouvait combien il l’aimait au-dessus de toutes choses. Mais, dès qu’il s’agissait de sa vie sentimentale et sensuelle, il s’évadait et la pauvre maman se retrouvait impuissante et abandonnée.
La santé de Reine l’inquiétait aussi beaucoup. Elle la visitait tous les jours ; elle retrouvait les parents vieillis et en larmes au chevet de la jeune femme. Ces crimes, était-ce là ce qu’Olivier pouvait apprendre à l’école de Rabevel ? Elle fit le sacrifice douloureux ; c’était elle qui devait exiger le départ de son fils. Elle alla trouver un jour Bernard et ce fut pour lui annoncer simultanément qu’elle exigeait le départ immédiat d’Olivier et que Reine semblait à toute extrémité et voulait le voir avant de mourir. Un employé était là. — « Vous avertirez Monsieur Noë, » dit Rabevel, livide.
Il s’en fut, tout courbé.
Quel homme eût pu le juger ? Qui se fût senti le courage de pénétrer froidement dans cette douleur pour y chercher la part de responsabilité que la conscience de Bernard se reconnaissait ?
Marc en parlait, quelques instants après, avec son père, devant Isabelle accourue et dont le beau visage se parait de larmes silencieuses. Mieux que toute parole ou toute analyse, les réactions différentes de ces trois êtres si pareils en apparence dans leurs aspirations témoignaient en présence de la mort qui les surprenait, de leur dissemblance intime.
— Comment, s’écriait Noë, tu n’es pas bouleversé par ce dénouement tragique !