Ses soixante ans ne pouvaient sentir, sans une terreur instinctive qu’il n’osait s’avouer, l’approche de la mort.

— Voilà, ajoutait-il, une créature qui avait tout pour plaire et être heureuse et qui disparaît subitement en pleine beauté, en pleine jeunesse, par un horrible retour de ce romantisme dont nous fûmes infectés mais dont on croyait notre race bien guérie. Cela ne te révolte pas !

— Comment m’expliquer, répondait Marc, comment m’expliquer sans vous paraître odieux ! Je n’éprouve pas devant la mort ce choc terrible dont j’ai constaté maintes fois l’expression autour de moi. Je suis écœuré de la sanglante ineptie de la génération qui nous a légué, avec ses exemples et son éducation, des mœurs et des solutions pareilles. Le théâtre de Bataille et de tant d’autres, est plein de ces saletés sanguinaires et stupides. Dans les relations que nous avons nous trouvons toujours des drames passionnels ; leur bêtise me fait vomir, leur cruauté me navre. Ceci dit, il me semble que je ferais avec beaucoup de simplicité, pour une raison valable, l’abandon de la vie.

— Mais l’au-delà ? demanda Isabelle anxieuse.

— Je ne suis pas tourmenté par ce mystère, avoua Marc. Je souhaiterais pouvoir dire que rien de ce qui est humain ne m’est étranger mais, en vérité, la vie m’intéresse uniquement par le beau spectacle qu’elle me donne et non pas en soi ; le rôle me plaît, non pas l’acteur. En somme qu’y a-t-il de noble et de curieux dans notre destinée ? C’est le jeu combiné de nos facultés. Il est impossible, me direz-vous, sans la vie. D’accord. Mais la musique qui ébranle la nef est inexistante sans le souffleur qui anime l’orgue. Prétendrez-vous qu’il détourne une parcelle de votre attention pendant l’audition de Bach ?

— Quelle sécheresse de cœur, fit Noë.

Marc se leva, étreignit son père avec émotion, puis se rassit en soupirant.

— Je sais bien, reprit-il en hochant tristement la tête, que j’ai l’air d’un monstre. Et pourtant je suis aussi normal, aussi humainement vivant que vous-mêmes. Croyez-vous que la douleur de Bernard me laisse indifférent ? Croyez-vous que le souvenir de cette délicieuse Reine ne me cause pas du chagrin ?… Mais quelque horrible que me puisse apparaître une telle fin, je ne la redoute pas pour moi-même, dût-elle se présenter tout à l’heure. Déterminée par des lois immuables, sujette à la volonté d’un Dieu ou décidée par un concours dont nous n’avons point l’idée, elle me paraît le terme irrémissible auquel nul ne se peut arracher. Pour les autres comme pour moi, je l’accepte avec sérénité au moment où elle se présente, et sans horreur…

— Que nous sommes loin l’un de l’autre, dit Noë d’un ton mélancolique.

— Sans doute. Vous êtes homme idéaliste, pondéré, soucieux d’une justice stricte mais indulgent à toute faiblesse qui ne sape pas la société. Vous nous montrez tous les sentiments humains les plus normaux dans leur aspect le plus digne et sous la forme modérée qui peut inspirer l’émulation et les répandre. Et vous regardez avec surprise aussi bien l’étrange ardeur d’un Rabevel ou d’une Balbine ou d’Olivier que le réalisme désintéressé mais incontestable d’un fils qui ne se complaît qu’à rechercher dans la moindre chose le certain et l’universel.