Cependant Noë cédait à sa pensée intime ; il soupira :

— De mon temps, de telles choses n’auraient pas eu lieu.

Et, soudain alarmé :

— Là, voici que je radote : premier signe de vieillesse.

— Bah, fit Marc, qui nous empêche de philosopher ? Voilà des circonstances qui n’ont, par leur nature, rien de surprenant : il s’agit de quelques personnes qui se rencontrent de la manière la plus banale. Quant aux acteurs, l’état mental et psychique de la société d’aujourd’hui en réunit quotidiennement d’identiques. Un unique fait portait en soi l’avenir, en raison de sa permanence : c’est la prolongation de la rencontre : les intimités conséquentes, les exaltations concomitantes, tous les échanges frénétiques et incontrôlés qui en furent le résultat, eurent leur déterminisme cristallisé en un instant.

— Sans doute, dit Noë. Mais de ces échanges, en somme, aucun ne se fût produit, si la promiscuité n’éveillait en l’homme une âme ignorée qui n’est plus tout à fait la sienne. Le Bernard qui vient de tuer sa femme sans le vouloir a été, sans le savoir, façonné en partie par Balbine. Car l’homme se préoccupant toujours, même à son insu, de paraître ou, peut-être, plus noblement, de communiquer, cherche la zone de contact. Cette zone jusque là inculte chez certains, ou, chez d’autres, productrice de fruits connus, devient subitement l’objet d’une culture intensive qui donne des récoltes monstrueuses.

— Belles paroles explicatives, dit Isabelle d’un ton douloureux. Mais dans cette tourmente où sont mêlés tant d’êtres et qui se termine d’une manière si tragique qui donc peut se dire certain d’avoir pour lui la raison ?

— Celui qui ne tue point, répondit Noë.

Marc tressaillit. Il eut pour son père un regard de reproche.

— N’accablez pas Bernard, il doit être si malheureux !