Marc sourit sans rien dire.
— Voyez, reprit Noë, ce qu’est devenu Olivier. Il était fait pour vivre une vie de corsaire ou d’explorateur. Quel gentilhomme de fortune il eût été au temps des Jean Bart ou des Suffren ! Quel soldat au temps des Montcalm ! Il apporte au continent une âme vierge brûlée du désir de la vie et de l’action et il la corrompt, la perd, va partir et perd qui ? Vous, Isabelle, la seule personne qu’il aimât !…
Isabelle essuyait ses yeux.
— Pardon… dit Noë avec émotion.
— De quoi a-t-il suffi, poursuivit-il ? de la rencontre d’exaltés comme lui, d’exaltés qui n’avaient pas un champ physique suffisant pour leur fièvre ; d’exaltés civilisés qui ne pouvaient lasser et assouvir leur corps et leur esprit insatiables autrement que dans les pires débauches. Qu’était ce Rabevel avant Balbine ? Un bandit de génie qui opérait dans la finance au lieu d’opérer sur les grandes routes…
— C’est vrai, fit Marc frappé. Il faut le voir dans son bureau. Il est l’incarnation d’une idée pure : l’idée que toutes les mers promènent son pavillon. Les radios, les câblogrammes arrivent à chaque minute. Il répond sur le champ, modifiant les parcours, sans cesse aux aguets des combinaisons susceptibles de lui apporter le maximum de réclame et de profit. Quel exercice de l’autorité et de l’audace !
— Et de l’esprit d’aventure ! C’est tout cela qui explique le goût paradoxal des grands industriels, des grands hommes d’affaires pour la femme — et pour la femme de bas étage ; ils y trouvent encore cet inconnu, cette difficulté imprévisible, redoutable, toujours renaissante, dégoûtante, jamais vaincue. Ils s’y trouvent encore… Mais que vont devenir Rabevel et sa gourgandine ?
— Pas difficile à deviner. Je les vois d’ici. Les deux amants assistent au dénouement réalisé d’une crise qui découle de celle dont le cours leur est devenu familier par de fréquentes expériences. L’horreur les rend muets. Ainsi, voilà à quoi peuvent aboutir, se disent-ils, les recherches combinées d’un esprit subtil et d’un cœur dilaté ? Ils avaient rêvé davantage. Ce néant subitement apparu ferme une gueule d’ombre sur leurs songes. L’écroulement de Reine les irrite comme l’insulte du destin méconnu aux anticipations secrètes dont leurs âmes aventureuses attendaient la félicité. Il les irrite, mais il les abat ; il les soumet à leur condition humaine.
— Mais Olivier ? demanda Isabelle qui ne pensait qu’à lui.
— Ah ! Isabelle ! dit Marc, ne songez plus à lui ! Olivier ne guérira que lorsqu’il aura mis pour longtemps les pieds sur un bateau ou ne le quittera plus que pour une bourgade perdue dans le sein d’un îlot, au fond du Pacifique Austral. Qu’il ne vienne plus se frotter à cette société dont il prend à la lettre les délassements et dont il confond les vices et les enthousiasmes les plus nobles ! Ce n’est pas à Raïatea qu’il verra une salle d’honnêtes bourgeois applaudir à des pièces sanguinaires et luxurieuses qui l’exalteraient ; il y vivra purement et simplement la sorte de vie normale pour quoi il est fait. Il n’a pas été mithridatisé comme nous, dès l’enfance, contre les excès du siècle. Qu’il retourne à la vie libre !