— Qui, à sa place… » commença Isabelle qui se tut brusquement. Rabevel avait compris. Oui, à la place de Vassal, évidemment, il n’aurait pas laissé la trahison impunie. Mais Vassal n’avait pas la passion d’un Rabevel. Et puis il y avait la crainte du gendarme. Et puis, après tout… Il exprima son fatalisme, d’un geste.
Quand Olivier prit la mer quelques heures après, il eut le sentiment soudain que le faisceau magnétique qui l’attirait à la rive l’y ramènerait quelque jour. Sur le quai, tremblait un groupe passionné. Angèle souffrante avait dû rester à Paris. Mais Isabelle était Là, toute pâle, qui déchirait son mouchoir de ses dents. Balbine, éplorée, agitait une écharpe sous l’œil de son amant. Le voilier n’avait point quitté la rade que Marc souhaitait déjà revoir cet ami si différent de lui-même et si tendrement aimé.
Noë, plus que jamais sensible aux passions que déchaînerait le retour du vaisseau, le vouait aux vents contraires. Déjà le remorqueur avait abandonné le voilier dont toute la toile se gonflait et Olivier observait encore dans sa jumelle le groupe minuscule où s’agitaient tant de sentiment divers. Il vit, tout à coup, très distinctement, un homme apparaître qui étendit le bras et fit feu ; une forme tomba : « Pourvu que ce ne soit pas Isabelle ! » dit-il tout de suite, instinctivement. Hélas ! quand serait-il fixé ! Il eut conscience de son impuissance. Le navire en plein élan bondissait sur une mer fougueuse. C’était par un triste jour d’équinoxe gros de tous les orages de l’univers.
CHAPITRE TROISIÈME
Rabevel avait eu, avant de tomber, le temps de penser : « C’est tout de même un homme ce violoniste », puis il avait perdu connaissance et n’était revenu à lui que quelques heures après dans la clinique d’un chirurgien bordelais où on l’avait transporté aussitôt. Il se sentait très faible, poissé de sang, environné d’une horrible odeur et secoué de nausées : « le chloroforme », se dit-il. Balbine penchée à son chevet mit le doigt sur ses lèvres pour lui signifier le silence. Il fit un geste d’impatience et d’interrogation. Alors sa maîtresse consentit à lui raconter ce qui s’était passé ; le meurtrier, Vassal, arrêté aussitôt ; lui, emmené, vomissant le sang sur la table d’opération ; on avait dû lui ouvrir le flanc, lui scier trois côtes pour retirer les deux balles toutes deux parvenues au cœur. Le chirurgien répondait de lui s’il savait rester prudent ; mais pas d’émotions, ni de secousses…
Le lendemain arrivait Madame Mulot. La vieille hétaïre avait appris par un télégramme de Noë ce qu’elle appelait le désastre au moment où elle goûtait chez elle la conversation d’un petit jeune homme à qui elle n’avait plus rien à abandonner. Le vent de la défaite l’avait effleurée. Elle avait imaginé son fils mort, ses rentes supprimées, la fin de cette bonne vie, large, libre et gourmande, l’ère revenue de la gêne. Un affaissement subit de ses traits, un tassement de son corps, l’avaient en quelques minutes fait capituler. Ce fut une très vieille femme qui entra dans cette salle de clinique, poussa un énorme soupir de satisfaction lorsqu’elle sut son fils en voie de guérison et s’assit en bénissant la Providence si longtemps oubliée. Mais comme chez tous les êtres de sa trempe, la peur, la contention, l’angoisse accumulaient en elle des réserves de colère qu’elle avait hâte de débonder. L’imprudente Balbine lui ayant recommandé le silence en reçut le flux. Mais elle n’était pas femme à reculer. Et pendant une demi-heure, devant le malade épuisé, écœuré et goguenard, les deux harengères se couvrirent d’ordures et d’immondices. Il fallut qu’un médecin accouru les mît à la porte.
Quand Rabevel regagna Paris, un mois après, il lui sembla qu’il ressentait les atteintes de l’âge. Quoi ! faudrait-il désormais, à cause de ce viscère fragile, vivre comme un vieillard ! Régime moral, régime de nutrition, régime d’existence, que de règles imposées à lui qui n’en pouvait souffrir aucune. Supporter des règles, lui, allons donc ! Il voulut revoir Angèle mais il la trouva si parfaitement close, si lointaine qu’il rentra enragé de ses visites. Elle se savait maintenant à l’abri, elle avait sacrifié son bonheur pour se garder honnête ; elle n’attendait plus que le retour de son mari et de son fils pour vivre. Bernard le comprenait et s’en voulait de son impuissance. Qu’y faire ? Il sentait que la jeune femme lui échappait tout-à-fait. Il commençait à soupçonner que l’essentiel de la vie lui était refusé : son amour pour une femme, son amour pour son fils se trouvaient livrés au désespoir. Il ne lui restait qu’une goule qui le saoûlait de chair mais faisait de lui l’animal triste des proverbes. Balbine l’avait conduit partout, l’entraînait à toutes les turpitudes, trouvait chaque jour une nouvelle épice pour le ragoût des parties basses. Pourtant il finit par épuiser le cycle des scènes érotiques, des masseuses et de l’opprobre qu’offrent les rabatteurs ; toutes les formes de la bestialité et de l’impudicité lui devinrent familières, l’emplirent de nausées mais le revirent périodiquement reparaître. Il composa à prix d’or une bibliothèque d’obscénités en quelque sorte classiques ; la lecture de l’Arétin, de Sade et de Mirabeau devint l’occupation familière de ses loisirs. Il fréquenta des cercles étranges où circulaient le dessin graveleux et le poème érotique ; il eut une chambre d’amour qu’il ravagea, démeubla, transforma tous les mois et qui fut une cabine de pirate, une loge de l’enfer, une cellule monastique, un décor mouvant et renouvelé de son stupre. Il ne lui manquait plus que le sang qui avait fait le bonheur du divin marquis. Des disputes quotidiennes avec Balbine lui donnaient pourtant un avant-goût de cette saveur suprême. Ils se battaient quelquefois nus, à coup de poings et de pieds, se mordaient, s’égratignaient, ne s’épargnaient jamais. Souvent il se rendait à son bureau le visage couvert d’ecchymoses et ressentait une volupté amère, mélangée de honte et d’orgueil, à surprendre le regard de ses employés.
Ceux-ci s’étaient naturellement faits dignes de lui. Il entrait en colère à tout propos et témoignait à l’égard de ses subordonnés une grossièreté et une rapacité dont on n’eût pas rencontré facilement les pareilles dans le monde industriel. Ses dépenses croissaient vertigineusement. Son fils faisait en Angleterre une noce crapuleuse et lui coûtait cher ; la vieille Mulot menait un train d’enfer avec les greluchons qui la saignaient ; Balbine dévorait le reste à belles dents : il fallut quelquefois faire attendre sa pension à Reine et tirer des chèques sans provision ou se faire signer des traites de complaisance. Avec cela, de plus en plus glorieux de son nom et de sa réussite, Bernard voulait être le premier partout ; et, pingre avec ses employés, il tenait dans les restaurants les plus chers table ouverte aux flatteurs. Quelques-uns de ses représentants d’Asie et d’Amérique qui l’avaient eu vite deviné arrivaient régulièrement à Paris sous mille prétextes, le flagornaient, le comparaient à Dieu le Père, couchaient avec Balbine, et laissaient en partant une note fabuleuse en souffrance au Ritz ou au Majestic. La bassesse de ces ruffians était inconcevable ; l’un d’eux sut le persuader d’installer un cabinet de toilette auprès de son bureau. Quelquefois, dans l’après-midi il y passait, s’habillait, aidé par son courtisan qui portait un titre de directeur de service et lui tenait le pot de chambre après lui avoir fait sa cravate, puis il rejoignait l’actrice, l’inverti ou l’hétaïre cotée dont son familier lui avait assuré l’accès moyennant double et clandestine commission. Il passait, en hâte, au bureau de Clavenon avant de sortir : « Si on me demande, vous direz que je suis à la Transatlantique ». Tous les employés le savaient : il ne donnait un motif de ses sorties que lorsque ces sorties étaient inavouables. On en faisait des gorges chaudes. Clavenon en souffrait, lui portant une sympathie qu’il ne s’expliquait pas, dégoûté de ce milieu, repris par la nostalgie du métier d’instituteur. Mais le ramassis d’employés qui avait peu à peu remplacé les bons serviteurs soucieux de leur dignité, poussait des cris de joie. Le fondé de pouvoirs, le gros Rothier dit Bibendum, sorte de porc rouge et sourd, s’esclaffait bruyamment. Il allait au téléphone, demandait Balbine : « Monsieur Rabevel est à la Transatlantique. Mes respects, Madame. » Puis il ajoutait en posant l’écouteur : « Voilà la putain avertie ». Le chef comptable Maldious, avorton bossu et roublard, répandait les comptes du patron : « Voilà ses frais de bidet ». Des dactylos assez louches forniquaient avec les mâles. Une vague de saloperie, d’envie, de vanité et de lucre déferlait dans ce monde étroit, tant l’inconduite d’un patron peut avoir d’influence sur Les mœurs de ses employés. Seuls, Clavenon et une jeune employée se tenaient proprement ; et naturellement à cause même de leur attitude réservée qui marquait fatalement un incelable mépris, ils faisaient l’objet de multiples rapports, de calomnies, d’accusations que Bernard finissait par accueillir. Il fut même sur le point de renvoyer Clavenon. Mais l’attitude froide, clairvoyante, évidemment nette de celui-ci, lui en imposa. Il comprit que cet homme valait mieux que lui et même que cet homme le plaignait. Il en conçut de l’amertume, du dépit, une sorte de découragement.
Comment sa barque n’allait-elle pas à la dérive ? C’est que malgré tout, sa main violente et sûre n’en lâchait pas la barre. Il était plus imprudent qu’auparavant. Ses besoins d’argent, son avidité accrue, le poussaient à des affaires qu’il eût auparavant négligées. « Il est comme le moine de Mirbeau, disait cette vieille fripouille de Rothier, dès qu’il voit un louis d’or il saute dessus avec les dents même si ce louis est coincé dans la fente d’un cul ». Quelques escrocs surent exploiter cet aveuglement et mener à des faillites retentissantes des affaires qu’il avait fait siennes. Mais il se tirait toujours des pires traquenards par des manœuvres parfois coupables mais d’une telle dextérité que, souvent soupçonné par La justice, il ne fut jamais arrêté. A mesure pourtant que le volume de ses affaires s’accroissait, qu’il fréquentait plus de banquiers, et d’hommes d’affaires, il en arrivait à pénétrer dans le monde de la finance le plus fermé. Son orgueil l’étouffait, il faisait à certains moments figure de parvenu. Il en arrivait à vivre dans une espèce de rêve où ne subsistaient que le goût de ses passions et le sens de ses intérêts. Les hommes étaient des adversaires et il ne les jugeait plus que comme tels. Leur culture, leurs idées dont autrefois il se fût préoccupé ne l’intéressaient pas. Il se trouva en présence d’un homme comme Lacaze, le grand financier italien, administrateur de premier ordre, philosophe et économiste d’une grande allure qui savait tout traiter à un point de vue général et émettait parfois dans les conseils des aphorismes d’apparence paradoxale. On se récriait : « Jugeons l’arbre aux fruits », répondait-il. En un style elliptique et précis, sans une phrase inachevée, il déduisait de sa proposition des conséquences pratiques dont la fertilité émerveillait ses auditeurs. Comme on le félicitait, il répondait doucement : « La proposition est dans Saint Thomas… » Ce fut le seul homme dont la fréquentation parvint à éveiller en lui des regrets. Ni Abirounère, brouillon, passionné et chançard qui commandait pour trois millions de marchandises sans signer un papier ni une spécification, flanquait ses employés à la porte quand la marchandise ne lui plaisait pas, avait une comptabilité renouvelée des images d’Épinal et savait tirer des grandes Administrations des subventions qui étourdissaient les concurrents ; ni Pascalon qui, grisé par la fortune, exploitait des mines, des chutes d’eau, des casinos, des fabriques de nouilles, perdait partout de l’argent et, à chaque perte, se refaisait en créant de ces sortes d’hôtels fréquentés une heure par les couples de passage ; ni Ventrouspet qu’une femme habile, insinuante et douée du génie des affaires guidait comme un mentor ; ni Sarclant, l’entrepreneur des travaux publics, qui arrachait des Ingénieurs de la Ville des indemnités supplémentaires en organisant des éboulements dans les chantiers, proclamant sa ruine et feignant le suicide ; ni Trouilhet qui, à chacun de ses retours de prison plus riche, tentait de nouvelles corruptions de fonctionnaire et déchirait en deux les billets de banque donnant les deux moitiés l’une avant la forfaiture l’autre après ; ni Giaour, ni Cannebel, ni tant d’autres représentants de cette faune extraordinaire n’arrêtaient son attention autrement que par l’affaire qu’ils avaient ensemble à débattre. De chacun il triompha et il vint un moment où réellement il se sentit au-dessus de tout ce qui pour lui formait l’humanité.
Ce fut à ce moment fatalement que l’orgueil, plus fort encore que la luxure, le conseilla de nouveau avec une violence renouvelée. Tout cédait devant lui, tout ; Angèle seule n’avait pas cédé. Ses assauts d’un rythme périodique reprirent tant et si bien qu’un certain jour il trouva la porte close et sut qu’Angèle s’en était allée.