Il entra dans une colère sans nom. Il raconta tout à Balbine. Celle-ci qui eût été jalouse s’il avait réussi seul, se passa la langue sur les lèvres. Voilà donc une femme qui se disait honnête et qui faisait la mijaurée. Il n’était pas malin. Elle se représenta la brebis livrée au loup, la biche aux abois ; on l’aurait la petite salope ! « Tu ne trouves donc pas de truc, Bernard ? Il y en a pourtant un bien simple il me semble… » Elle lui exposa son dessein. N’existait-il donc pas au fond du Pacifique quelque île abandonnée, à l’écart de tout, quelque rocher perdu comme Clipperton parmi les cannibales et les fièvres où il pouvait fonder un comptoir et laisser ce brave François ? N’existait-il pas le moyen de combiner un bon petit itinéraire qui ferait toucher le bateau d’Olivier à de tels patelins et à de telles dates que la belle Madame Angèle n’en pût avoir de nouvelles avant un an ? Rabevel s’enthousiasma, si parfaitement oblitéré il se trouvait à ce moment, de l’astuce de Balbine. Il eut chez lui, six mois après, une Angèle tremblante, suppliante et désespérée, mais une Angèle obstinée qui ne lui céda point et rentra à la Commanderie malade d’exaspération contenue. Il l’attendit. Il savait qu’elle reviendrait.
Elle ne revint pas tout de suite. Elle alla voir Blinkine, lui demanda conseil et trouva à sa surprise terrifiée, un homme hésitant, suant de trouble. « Quoi, disait-il, encore ! Le démon aurait donc le dessus ! » Il finit par lâcher sa pensée, reparut sous son jour orgueilleux et discuteur de manichéen. Il y avait deux principes, celui du bien, celui du mal. Il semblait bien que la puissance souveraine ne fût pas dévolue à l’un ou à l’autre, témoin cette incertitude balançante qui leur donnait alternativement la victoire dans la destinée d’Angèle… Il parla longuement, hésitant tout haut devant elle, n’aperçut que trop tard le regard éperdu de la femme, voulut se reprendre ; mais elle était déjà partie. Rabevel l’accueillit avec un rire impitoyable. Il prolongea son supplice, la voulut nue, inerte, la tête tombante comme une égorgée. Il lui sembla qu’il allait la pourrir de sa chaude haleine, qu’il allait faire fermenter dans cette aridité orageuse le goût de luxure dont il était lui-même obsédé. Il la reprit, lui souffla peu à peu le désir, la mena, abandonnée des Dieux au devant de sa damnation. Elle se débattit, visita les confesseurs, fit connaître l’effroyable chantage dont elle était l’objet. Ses directeurs hésitèrent : ils devinaient le désespoir proche et cette âme devait-elle donc être perdue ?
C’est au milieu de ces traverses que lui arriva un jour ce qu’elle appela tout de suite le grand malheur. Elle était enceinte. C’était au débout de 1914. Olivier et François avaient reçu leur ordre de retour. Rabevel fut saisi d’une terrible frayeur. Il la fit examiner ; aucun médecin ne la voulut délivrer ; elle était robuste, bien portante, faite pour la maternité. D’ailleurs, Angèle ne consentait pas à entendre parler d’avortement. Après quelques semaines d’abattement, elle s’était reprise à vivre. « J’ai péché, se disait-elle, je suis punie, mais lui sera puni aussi et les miens seront sauvés ». François venait de lui écrire qu’il avait acquis une plantation à Raïatea et qu’il s’y fixerait dès qu’il serait guéri des fièvres contractées dans son îlot. Olivier allait venir. Quelle serait l’explication avec Rabevel ? Terrible sans doute pour celui-ci qui d’ailleurs craignait le retour de François plus encore, ignorant de la décision de son camarade. Mais Olivier la pardonnerait ; elle prendrait l’enfant, dirait l’avoir recueilli orphelin de quelque fille-mère et elle irait vivre au désert puisque le monde civilisé ne pouvait la garder. Elle attendit sans hâte sa délivrance. Un jour du mois de Mai elle tomba, eut une syncope. Quand elle reprit ses sens Balbine était dans sa chambre, et Rabevel, avec sa figure cendrée des mauvais jours, puis une femme à qui elle trouva mauvaise mine. On lui défendit de parler. Un médecin arriva, l’examina, secoua la tête, causa avec Rabevel et sortit. Bernard pencha sur elle un visage décomposé tout à fait : « Veux-tu un prêtre ? » demanda-t-il. Elle comprit tout de suite, sentit remonter au cœur son sang le plus lointain. Un vieux curé arriva de la paroisse voisine ; elle put tout au long lui raconter son tourment ; il l’écouta en silence et lui dit ensuite doucement : « C’est la solution de Dieu ; elle fait de vous une sainte. Soyez tranquille désormais. Vous vivrez en paix ». Elle tourna vers lui des yeux révulsés d’espoir et, encore un peu, de doute. Il le sentit et reprit : « Vous avez fait votre devoir et votre pénitence. Vous êtes bénie de Dieu ». Il se tourna vers des assistants imaginaires, dit à mi-voix pour qu’elle l’entendît et mourût consolée : « Une sainte… » Elle baissa les paupières, pacifiée et radieuse. Elle revit son Olivier lui disant encore : « Maman, Petite-Sainte, chère Petite-Sainte ». Elle revit ce pauvre François envers qui elle avait été si coupable mais pour qui elle avait donné sa vie ; elle poussa un faible soupir ; et ce fut la fin de sa destinée terrestre.
Quelques semaines après, en revenant de visiter sa tombe dans ce petit cimetière perché de La Commanderie où il lui avait fait dresser une dalle verticale de marbre blanc que l’on apercevait de tous les alentours, Rabevel apprenait la mort de François. Il n’eut pas le loisir de songer à son crime double. La guerre éclatait. L’action passait aux jeunes. Pendant de longs mois, il dut se refréner puis s’organiser autrement ; il connut de nouveaux travaux et de nouveaux soucis ; ce fut seulement vers la fin de la guerre que son cœur durci se préoccupa de nouveau des absents tant la vue de Marc lui paraissait devoir être une gêne et celle d’Olivier un remords. Une chance devait les lui faire retrouver tous deux.
La terrible égalité de la guerre qui fit un sort commun à tant d’êtres si différents n’avait pas épargné Marc. Il avait vraiment connu pour la première fois le sentiment de l’horreur morale et physique. Il avait su garder, par une bravoure qui lui était parfois bien cruelle, sa bonne humeur dans le pire danger ; mais la bêtise des hommes l’exaspérait ; les bolchevistes et les chauvins de l’arrière l’écœuraient. Il sentait son devoir mais demandait qu’on le laissât mourir en paix. Il eut la chance d’échapper longtemps au danger. Cependant, au cours d’une des meurtrières batailles de Juillet 1918 qui marquèrent le début de la victoire définitive, il fut atteint d’un éclat d’obus dans le flanc et dut être évacué aussitôt sur une ambulance de Saint-Germain-en-Laye.
C’est là qu’il eut un jour la surprise de recevoir la visite de Rabevel. L’armateur lui apparut dans tout l’éclat de sa fortune. Porté au rang d’un ministre occulte par la prétendue nécessité des compétences, il y faisait ses affaires et peut-être même celles de la France ; mais il parut à Marc que les excès avaient ruiné le bel équilibre ; les réflexions amères, le défaitisme surprenant chez un membre du Gouvernement, l’aveu à peine voilé de dépravations monstrueuses, l’inquiétèrent singulièrement. Il n’osait demander des nouvelles de Balbine quand Rabevel lui annonça la prochaine visite de celle-ci.
— Nous sommes presque voisins, ajouta-t-il.
Marc se rappela alors que l’armateur avait acheté à la Grenouillère le fameux château de la Champmeslé, « avec l’argent du peuple » disaient les journaux de toute nuance.
— D’ailleurs, ajoutait Rabevel, il faudra venir nous voir et passer chez nous quelques jours dès que tu seras rétabli.
Il le promit et renouvela sa promesse à Balbine le lendemain. Celle-ci n’avait pas changé. A peine si le temps l’effleurait de son aile ; elle demeurait l’immuable simulacre de la Vénus impudique, à peine affinée par les embusqués distingués dont Rabevel lui imposait la compagnie afin de l’éduquer et de la surveiller.