Rentré à son bureau quelques instants après, il écoutait les explications de Mauléon en prenant des notes avec son attention habituelle : « Tout ça n’est pas très brillant, conclut-il. Et que comptez-vous faire ? »
Mauléon fut abasourdi ; c’était la question même qu’il voulait, de son côté, poser. Il jeta un regard angoissé vers Angèle : « Bon, se dit Bernard, Angèle est chargée du plaidoyer. Offrons-nous donc ce régal. » En effet, la jeune femme à la torture, à la limite de l’humiliation et de la crainte, le suppliait de sauver son père de la faillite. Il savourait les accents de cette voix merveilleusement délicieuse et pathétique, la suavité de cette incomparable figure toute, et mystérieusement, et toujours, chargée d’une tragédie dormante dont il avait connu d’inoubliables réveils. Le refrain de sa vie, le refrain de cette femme retrouvée, que ce soit à chaque instant lorsqu’ils vivaient ensemble, que ce soit tous les jours lorsqu’elle était malade chez Abraham, et que ce soit maintenant au bout de douze ans, le même refrain divinement simple et définitif lui montait aux lèvres doué du timbre de l’éternité : « Qu’elle est belle ! Qu’elle est belle ! » Que ces traits fondus lui rappelaient de caresses, de douceurs, de phrases extraordinairement émouvantes et simples, d’amours qu’elle seule pouvait donner, que nul autre ne connaîtrait, qu’il ne connaîtrait avec nulle autre. Il la persécutait de son silence, l’écoutait tâtonner, se reprendre, hésiter, se répéter, se désespérer ; il cherchait, puisqu’enfin elle était revenue tomber docilement et volontairement dans ce piège tendu depuis douze ans, il cherchait comment il allait la prendre. Une commotion rapide zébra ses nerfs ; il eut le désir bref et puissant de s’en saisir tout de suite, le soir même ; impossible. La faire rester à Paris quelques jours ?… Il sentit, malgré l’inconsciente bassesse du désir charnel, comme le chantage serait net et qu’elle le mépriserait ; elle ne céderait pas peut-être et, en tous cas, il ne la reverrait plus. Non, il valait mieux l’accompagner ces quelques jours, ranimer les espoirs, les souvenirs, et les feux éteints, la laisser respectueusement libre d’elle-même et qu’elle partît ; il fixerait une date, irait à la Commanderie dans quelques mois ; ainsi vivrait-elle dans la fièvre et l’attente et n’aurait-il qu’à cueillir ce fruit tourmenté de l’orage et fermentant de son tourment. Il la ferait revenir à Paris pour élever son fils, son Olivier (si splendide, ce petit !) il l’installerait ; la vie redeviendrait enfin possible ; ou plutôt il aurait la seule existence digne de porter ce nom, car, enfin, il ne pouvait songer à vivre toujours sans cette femme qui était tout pour lui (il le sentait maintenant plus fort que jamais) et sans cet enfant. Cet enfant. Il sourit d’attendrissement ; vraiment, quelle douceur, il se sentait amant et père comblé.
— Vous souriez, dit Angèle.
— Non. C’est un tic », répondit-il, aussitôt à la parade comme avec un adversaire. Il se reprit.
— Je plaisante. Je souris de tant d’efforts dépensés en pure perte…
Mauléon fit un geste de désespoir. Angèle baissa le front, accablée.
— En pure perte. Il était bien inutile d’user tant d’éloquence pour persuader un converti.
Le bonhomme douta s’il avait bien entendu.
— Voyons, dit Bernard, croyez-vous que je vous laisserai noyer si je peux vous sauver ? Ah ! ajouta-t-il, prévenant un geste de reconnaissance de Mauléon, pas de gratitude anticipée. L’affaire est embrouillée, se présente très mal ; on ne peut être encore sûr de rien. Mais enfin, on peut certainement éviter la faillite ; ou, alors, c’est que Bernard Rabevel et Cie n’aurait plus aucun crédit.
Il prononça son propre nom avec une superbe involontaire où déjà l’on sentait s’annoncer et poindre l’orgueil, vice essentiel de la quarantaine proche, père de tous les autres vices de cet âge.