La voix reprit :

— Voyez, celui-ci est mon trisaïeul Jacques (1760-1788) ; il fut matelot sous Suffren ; il périt en Océanie avec La Pérouse aux Iles Vanikoro. Celui-ci est Colas, son fils, mon bisaïeul (1785-1824), il appartint aux équipages de Surcouf et fut dévoré par un requin au cours du voyage de Dumont d’Urville, en Océanie. Voici Baptiste, son fils, mon grand-père (1820-1876). Il fit la campagne de Chine avec Courbet, puis entra dans la marine marchande où il devint capitaine au long cours. Il fonda le comptoir de la maison Bordes à Rarotonga au fond du Pacifique. Il y mourut subitement.

« Enfin, voici mon père, François (1860-1914) mort à Raïatea.

« Et puis, moi, Olivier, 1889 ; heureusement il manque la seconde date… »

Marc se précipita dans la chambre pour embrasser Olivier.

Il était blessé à la tête mais hors de danger. Il raconta comment il était arrivé en France au moment même de la déclaration de guerre ; ils bavardèrent :

— Voyez, dit-il à la religieuse, je suis destiné à mourir en Océanie, je suis donc tranquille.

La robuste constitution d’Olivier eut en effet vite raison de ses blessures ; il apparut au bout de quelques semaines que le mal était vaincu et que l’entrée en convalescence approchait. On était au mois d’Octobre ; la victoire d’Orient annonçait la fin de la guerre ; l’heureuse conclusion de la tragique aventure influait de manière favorable sur le moral de tous. Marc, de jour en jour mieux portant, prévoyait sa libération. Il passait presque tout son temps avec son ami.

— Il faudra pourtant, lui dit-il un jour, te décider à revoir les Rabevel. Je ne puis éternellement leur cacher que tu es ici. On a souvent parlé de toi et j’ai dû affecter l’ignorance. Mais si notre ministre se mêle de te rechercher, vois la fausse situation où nous nous mettons tous les deux.

— Voilà bien les inconvénients de la civilisation qui reparaissent, répondit Olivier. Eh ! mon Dieu ! qu’importe le mécontentement de ces gens. Je devine bien que Balbine voudrait me revoir pour savoir si elle peut encore m’impressionner ; mais je n’y tiens nullement, ne désirant qu’une chose : retourner à Raïatea le plus tôt possible. Et quant à Rabevel, tu penses qu’il ne m’aura pas en odeur de sainteté, car il est assez fin pour pénétrer un jour ou l’autre les intentions de sa maîtresse !