— Oui, dit Marc avec fermeté, Mademoiselle Nicole peut compter sur moi et, en mon absence (car je partirai prochainement et pour quelques mois en mission) sur mon père que vous connaissez un peu.

— Je m’en vais tranquille, fit alors Vassal. Adieu.

Il leur serra la main avec émotion et les quitta.

Ils ne devaient plus avoir de ses nouvelles qu’à la veille de l’armistice. Le soldat Vassal s’était fait tuer en défendant un puits de pétrole galicien qui appartenait à Rabevel. Marc se rappela la phrase d’Olivier :

— La Société est bien faite, dit-il rêveusement en continuant de montrer à son ami un exemplaire de Thaïs qu’il avait fait illustrer par un jeune dessinateur. La société est bien faite ; les bons meurent pour que les mauvais puissent satisfaire leurs vices. Beaux vices ! tiens, regarde-les…

Il fit voir à Olivier les sept chacals qui guettent Paphnuce.

— Quel est celui-ci qui tire la langue ? demanda le jeune homme.

— C’est la Luxure, dit Marc.

Cette figuration symbolique ne quitta plus la mémoire d’Olivier dès qu’il eut repris la funeste habitude de revoir Balbine. Il s’observait avec malaise et s’inquiétait de se voir changer ; il s’étonnait de constater la rapidité avec laquelle s’oublie la douleur physique. Cette longue misère des hommes endurée dans les tranchées, ces souffrances subies sur un lit d’hôpital, laissent un souvenir enregistré sous une expression verbale, mais ne permettent pas une reconstitution comparable à la subite évocation des douleurs morales que la vie de l’esprit fait surgir avec leur exacte intensité.

La vraie mémoire que nous gardons de la douleur physique est inconsciente : la douleur en inquiétant, en irritant notre attention, lui a créé une habitude ; il en reste une nouvelle manière de voir les choses, différente de la précédente par des nuances mais réellement autre. Les soldats sont revenus aigris, abattus, résignés, exaspérés, purifiés : cela dépend ; en tous cas, transformés ; Olivier n’avait pas échappé à cette loi ; bien que son caractère eût fait de lui un admirable soldat, son âme ouverte à tous les vents s’était surtout enrichie de tristesses ; et, quoiqu’il gardât sa merveilleuse puissance d’assimilation sentimentale, le poids énorme des désolations entassées inclinait sa pensée vers la mélancolie, la pire conseillère. Il le savait. Il savait que l’abandon d’Isabelle n’avait pas dénoué cette crise sentimentale dont il n’avait évité la solution que par la fuite. Il savait qu’il restait des acteurs redoutables et décidés à « vivre leur vie ». Il savait, par exemple, que Rabevel, exalté de ses puissances, était prédisposé à tous les excès ; il avait remarqué le détraquement nerveux de cet homme, usé par une vie de travail, de noce, de polémique furieuse, épuisé des fatigues sensuelles dont on devinait, à connaître un peu Balbine, les artifices amers et compliqués.