Ces lassitudes et ces hontes dont la maîtresse de l’armateur jouissait comme une goule, prenaient un caractère frénétique qui se traduisait par une inquiétude incessante à laquelle Olivier participait de plus en plus.
Il se rendait ainsi compte, qu’influencé par les théories morbides de Rabevel, il finissait par ne plus envisager les choses que sous l’aspect que confère la nostalgie ou la pensée constante de la mort. Alternativement, il se promettait de ne plus rendre visite à Balbine ou s’exaltait à l’idée de la voir.
Un jour de Décembre, il allait ainsi, en pèlerin navré, sous la pluie qui tirait l’aiguille, jusqu’au château de la Champmeslé. Le ciel croulant s’unissait à la terre fumante. La buée des eaux et le brouillard des airs ouataient les formes. Il retrouvait avec une sorte de perversité, sur ces chemins jadis parcourus avec Isabelle, les souvenirs les plus cruels. Souvenirs qui enchaînaient d’un lien pénétrant le passé et le présent, qui amorçaient l’avenir, qui maintenaient la triste unité de son existence.
— Ah ! quelle jouissance, dangereuse et féconde ! Les moments abolis renaissaient. Les images défuntes reparaissaient. Comme la résurrection de ce qu’on croit mort a quelque chose de sardonique ! Notre besoin d’absolu supporte si mal les revenants. « O sentiments, ô idéals d’autrefois, disait Olivier, êtes-vous morts, êtes-vous vivants ; je vous croyais enterrés et vous voici ; vous m’étreignez ; tout comme autrefois mon cœur est saisi ».
Hélas ! de ces souvenirs de jadis la chair était aussi belle, le visage aussi séduisant ; meurtriers et créateurs, il lui semblait qu’ils faisaient refleurir les espoirs dévastés pour mieux immoler l’illusion présente ; qu’ils lui soufflaient un scepticisme empoisonneur ; qu’eux seuls l’empêchaient de savoir ce qui meurt et ce qui dure. L’incertitude et l’angoisse des hommes en font une loi.
« Bah ! se dit pourtant le triste Olivier ; laissons mes pauvres morts, laissons Isabelle ; laissons Raïatea. Ne nous plaignons pas des souvenirs qui nous assaillent ; c’est grâce à eux que nous tentons toutes les expériences, puisque c’est grâce à eux que nous ne mourrons pas tout entiers ».
L’espoir de revivre par ces souvenirs fécondait ses pensées ; ainsi, aimés et détestés, leurs évocations lui étaient d’une amertume délicieuse. Il passa la grille de la propriété de Rabevel.
Après tout, les quelques jours qu’il lui restait à vivre en France s’écouleraient vite ; il partirait sans voir Isabelle, évitant ainsi d’éveiller un sentiment dont la pureté faisait la force ; il fuirait Balbine ; il retournerait à Raïatea et, après son départ, que les autres se débrouillent entre eux…
Mais qui est maître de ses pensées ?
Il traversa distraitement la pelouse et se pencha vers l’étang. La pluie avait cessé ; un pâle crépuscule mettait une vague tendresse sur l’eau calme. Et il ne sut pas pourquoi il voulait comme autrefois, quand il se promenait au bord de l’eau avec Isabelle, chercher sur le miroir liquide, la charmante image de sa compagne.