Comme il scrutait l’eau silencieuse, un rire, soudain, lui fit relever la tête. Il aperçut, sur la rive opposée, la silhouette de Balbine. En vain regardait-il maintenant dans le lac tranquille ; le souvenir n’y paraissait point.

— Dépêchons-nous, mon bel Olivier, dit Madame Rabevel en s’approchant de lui. Mes invités n’attendent que nous.

Elle lui jeta un regard luisant plus passionné qu’un baiser. Au moment où elle le joignait :

— Voilà la cloche du dîner qui sonne, ajouta-t-elle. Il faut se hâter de les rejoindre, nous n’aurons pas un moment de bonne solitude à nous deux, cher flirt.

Le ton démentait le badinage ; quelle ardeur y couvait !

Comme il s’inclinait devant elle, elle profita de l’obscurité prochaine, elle saisit sa tête à deux mains et la pressa avec frénésie sur son sein brûlant. Il avait légèrement détourné son visage vers l’étang. Tandis qu’elle s’emparait de son bras, il sentit à ce moment, opprimant son cœur, le poids des lourds nénuphars qui sommeillaient sur ces eaux mortes.

Rabevel les attendait dans la villa. Olivier le trouva plus exalté que jamais. Bernard se grisait d’images, s’enfiévrait de plus en plus. « Il faut, lui dit-il, dès qu’ils furent à table, que tu nous racontes Raïatea, qu’on vibre un peu avec toi de tes propres souvenirs… » Olivier se laissait toujours tenter. Il parlait avec son éloquence contenue et convaincante. Il disait, parmi l’azur des eaux et des fumées champêtres, et comme en délices fondue, l’aurore du vieil Homère retirant aux nuées sa grâce mourante. Il conta ses journées… Le soleil se levait sur Raïatea ; et tout aussitôt l’alizé agitant les orangers faisait frémir les toisons de la montagne et versait dans les vallées heureuses un torrent de parfums. Ainsi tous les matins renaissaient à la vie les hommes des îles ; ainsi s’éveillait-il lui-même.

En culotte et pieds nus comme un corsaire, les poumons emplis des odeurs de la terre et des souffles du large, il descendait à travers les plantations jusqu’au récif de corail où le cocotier berce ses palmes. Une suavité alanguie, une gaieté virginale s’accordaient dans les caprices de la jeune nature. Il les goûtait dans leur plénitude. L’air avait une telle saveur fraîche et fluide qu’il le respirait par gorgées. L’espoir des créations futures créait un tremblement dans les herbes, les chansons, la lumière. Tout était don ; tout était caresse physique ; un bonheur s’offrait à lui palpable, qui l’effleurait avec une timidité d’enfant dans une atmosphère irrespirée, sur ce rocher paradisiaque du Pacifique à mille lieues des continents.

Quand un bateau passait à l’horizon, il l’examinait en vieux marin : « Il doit être de la Zealand-Frisco Mail, disait-il à voix haute. Ils avaient quelques bonnes barques sur cette ligne. » Et sifflotant une mélopée canaque, il se rappelait ses traversées ; les années où il avait couru le Pacifique pour la firme Rabevel sur le triangle Hong-Kong, Sydney, San-Francisco : Il vivait heureux ; il était son maître ; point de soucis matériels : l’argent, la société, peuh ! qu’était cela ? — Et adieu les raffinements cruels de la civilisation. Quelques bons livres suffisaient à son esprit. Qu’est-il besoin de savoir ? Il y a, tous les cent ans, trois hommes dignes d’être lus. Il les avait lus. Parmi eux, il avait choisi ceux qu’il voulait relire : il les relisait. Le soleil lui donnait chaque soir un spectacle miraculeux. Il dînait des venaisons, des poissons les plus délicats, des laitages les plus parfumés et des fruits les plus rares ; les femmes, conscientes de leur véritable destinée, étaient dans ces lieux des compagnes attentives, aimantes et soumises. La surveillance des plantations stimulait son activité sans lui créer de soucis. Il s’endormait chaque nuit les sens apaisés, le corps lassé, l’âme sereine. Un sommeil sans rêve bercé par le plus bel Océan lui donnait le repos. Les reins souples, les muscles dispos, il s’éveillait chaque matin avec les mêmes désirs, avec le même élan vers la conquête toujours renouvelée de la vie ardente et saine qui lui était dévolue.

— Quelle vie ! dit Bernard qui reconnaissait mêlés son sang et celui de la seule femme qu’il eût aimée.