Olivier eut un sourire d’orgueilleux bonheur. Il parla de son serviteur Tahoré qui le rejoignait auprès de la mer, jetait les fusils dans la pirogue ; ils la poussaient dans l’eau gémissante parmi les franges éphémères de l’écume et des varechs. Ainsi se passaient leurs journées. Ils tendaient les filets, ils tiraient à balle sur les requins. Puis ils abordaient dans des criques où se baignaient les vahinés. Tandis qu’elles essuyaient leurs beaux seins de cuivre, Olivier leur donnait des poissons étincelants ; elles le remerciaient d’un baiser humide et lui souhaitaient au revoir : « Ja ora na Olivier Farani ». — Ja ora na, ia ora na !…
Quand il se retournait encore, une des femmes était quelquefois demeurée à le contempler ; la belle statue, et combien fougueuse dans l’amour ! Il haussa les épaules. — Eh ! oui, l’amour. « Tenez, votre civilisation baroque me donne la nausée. » Que dissimulent-ils donc sous le nom d’amour les Rabevel, les Balbine, les Vassal… et l’Olivier d’autrefois, ajouta-t-il mentalement, se gaussant de l’homme qu’il avait été. Il sourit de sa faiblesse. Pendant qu’autour de lui la conversation était devenue générale, il se rappela les craintes vagues qu’il nourrissait à son départ de France ; l’excitation de Balbine, le désespoir d’Isabelle, et, sans doute, la colère de Rabevel. Comme tout cela était loin ! Longtemps des lettres lui étaient parvenues lui disant la passion de Balbine et les tendres regrets d’Isabelle. Dans cet Océan où l’avait exilé, croyait-il, la jalousie de l’armateur, il s’était peu à peu détaché du monde civilisé dont il ne fréquentait plus qu’aux escales les représentants les plus incolores, les fonctionnaires des ports. Il avait cessé toutes correspondances tant elles l’ennuyaient. A peine si, aux jours troubles, lui étaient revenus les souvenirs des attraits empoisonnés de Balbine. Il n’y songeait pas sans terreur. Ce sang bouillant qui bleuissait sous la peau, à quelles extrémités l’eût-il entraîné s’il était demeuré en France ? Il savait la jalousie de Rabevel ; il connaissait sa propre violence.
— Ah ! non, conclut-il en terminant sa pensée à voix haute, on ne m’y reverra pas de sitôt en France !
— Je comprends ça, dit Rabevel, très excité et qui se fût souhaité les mêmes libertés…
On se levait de table.
— Voyez-vous, poursuivait Bernard, moi, j’en suis venu à une véritable métaphysique du plaisir, de tous les plaisirs…
— Même ceux de la table ? demanda Eugénie.
— Même ceux-là. Tenez, ce dîner approchait de la perfection : rien n’est comparable à la vieille cuisine de nos provinces lorsque la tradition en est conservée, n’est-ce pas ? Eh bien ! est-ce inutile ? Non, car la nourriture fait l’homme : nos savants chargés d’hypothèses nous diront que les qualités de la race dépendent de ce qu’elle absorbe. Ne contredisons pas ces braves gens qui sont par ailleurs, à mon sentiment, des ânes rouges. Mais constatons que des repas comme celui que nous venons de faire, en excitant l’imagination, rendent les souvenirs plus vivants et par là resserrent les liens qui unissent les vieux amis que nous sommes, toi, Olivier, toi, Marc, toi, mon oncle Noë, moi. Peut-être, Madame de Villarais, me permettrez-vous de constater qu’ils font progresser l’intimité ?
A Madame de Villarais, qui acquiesçait avec un joli sourire, Rabevel offrait son bras. Ils passèrent dans un petit salon.
— Oui, poursuivait Rabevel, l’idéalisme et le réalisme se partagent ma vie et je ne sais lequel triomphera. Cependant, si je m’évade un jour de la matière pour nager dans l’éther, qu’on n’envoie pas Vatel pour me tenter car…