Par tel façon a érigé ton nom

A toujours, mais, n'est besoin en douter,

Tu as dompté superbe nation

Qui prétendait le monde surmonter[196].

Ce chant faisait allusion à la bataille de Pavie et à la gloire que le duc de Bourbon y avait acquise; on put bien faire des légendes en France sur les dédains dont le connétable fut entouré en Espagne: nul grand de Castille ne lui tourna le dos, nul ne brûla sa maison après que le connétable l'avait habitée; nobles fables pour réchauffer le dévoûment des gentilshommes au roi de France. La renommée de Bourbon pouvait inspirer jalousie, jamais un tel dédain; sa place, au reste, était au milieu des reîtres et des lansquenets que lui amenait d'Allemagne, Fronsberg, plus mécréant encore que Bourbon, et à son côté le prince d'Orange, tout épris de la gloire des aventuriers.

A la tête de cette armée moitié allemande et flamande, moitié aragonaise, le corps espagnol surtout était mécontent, car il n'était pas payé; les soldats disaient dans leur rodomontades: que si no les pagavan, revolverian todo el mondo: y por mostrar en la obro sus intenciones sacquevavan y robovan todo[197]. Le connétable, avec une merveilleuse activité pour les satisfaire, faisait des emprunts, imposait les populations et mettait ainsi au courant leur solde. Il leur promettait surtout le pillage de l'Italie: de belles villes à dépouiller, les trésors des églises, les sous d'or de la bourgeoise commerçante[198]; «et tous ces braves gens comme dit Brantôme en étaient ravis de joie.» Si les Espagnols pouvaient se faire quelques scrupules sur une expédition contre le pape et les églises, il n'en était pas ainsi des reîtres et des lansquenets qui pratiquaient les enseignements de Luther. La réformation en Allemagne était restée bien peu de temps dans l'état de simple doctrine; elle s'était transformée en agitation et en guerre violente. C'est le côté par lequel on n'a pas assez étudié la réformation, quand on veut s'expliquer les mesures sévères qui furent prises pour la contenir et la réprimer. Le premier droit d'un gouvernement et d'une société est de se défendre, et le luthéranisme jetait au milieu du monde la guerre sociale des paysans et des grandes compagnies glorieusement comprimés par les Guises.

Le sentiment le plus profond, le plus vivace, j'ai presque dit le plus brute, au cœur des reîtres, c'était la haine contre le pape et Rome; cette haine, Luther l'avait suscitée avec une telle persévérance et une telle rudesse[199] qu'elle était passée dans le corps et dans les os de tous ces soldats de la réformation, parmi les féodaux surtout qui considéraient les abbayes et les terres monacales comme une proie facile offerte à leur avidité: la guerre éternelle entre la force matérielle et la puissance morale se renouvelait avec une nouvelle énergie au XVIe siècle.

Le type de ces féodaux était toujours Fronsberg, le baron de la Souabe, qui avait franchement accepté la supériorité militaire du connétable. Tout glorieux de son passé, Bourbon promettait à toutes ces bandes noires et grises le sac de Rome, la chute du pape, la dispersion des cardinaux; il s'engageait à donner à chaque chef de bons établissements en Italie. L'occasion était toute trouvée; Charles-Quint lui-même avait des griefs contre le pape, car avec cette inconstance qui le caractérise, le peuple italien était passé d'un système à un autre; l'Italie devait son indépendance à l'Empereur et par son épée elle s'était délivrée des Français et des Suisses; mais cette épée protectrice, l'Italie capricieuse voulait la briser pour agir et s'organiser seule, ce qui fut toujours sa pensée, d'autres diraient son rêve.

Les Vénitiens, le pape, les Florentins, en concluant une alliance bien fragile contre Charles-Quint, mettaient sur pied une armée de la Ligue italienne[200]. C'était aussi la prétention de ces souverainetés de s'armer entre elles pour un but commun qu'elles ne pouvaient atteindre, l'esprit d'unité leur manquant. Ils voulaient former une armée italienne, se grouper par des ligues nationales; presque aussitôt la faiblesse des moyens, la division des chefs amenaient la dissolution de cette armée.

Cette ligue italienne, le connétable s'était chargé de la combattre et de la vaincre; à cet effet, il avait lancé ses Allemands et ses Espagnols sur le centre même de l'Italie; ses lieutenants, Fronsberg[201] et le prince d'Orange[202], tous deux braves aventuriers, le secondaient de tous leurs moyens: La ligue italienne fut bientôt dispersée; le connétable et ses deux lieutenants envahirent les légations romaines, Ferrare se rendit aux lansquenets. Là, mourut le gros capitaine Fronsberg dans une orgie huguenote, en avalant une grande coupe de vin dans un calice: c'était pourtant un rude homme, à la taille haute, aux larges épaules, à la figure épaisse et enluminée; nul ne connaissait mieux le langage de guerre qui convenait à ses soudarts; le connétable donna de grands regrets à Fronsberg; puis il dit aux lansquenets, «ne suis-je pas un pauvre sire comme lui, sans bien ni terre, et ne me faut-il pas gagner ville et état?»