L'empereur Charles-Quint était instruit de ces négociations et de ces actes[215]; impatienté des délais et de ces paroles évasives ou de cette mauvaise volonté, il s'écria tout haut en présence de l'ambassadeur de France, Calvimont: «Le roi, votre maître, a manqué déloyalement à la foi de chevalier qu'il m'avait donnée, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul à seul avec lui les armes à la main!» Dans les lois de la chevalerie c'était un véritable défi d'armes. Une dépêche de Calvimont informa François Ier de cet appel à un combat singulier: l'ambassadeur, n'exprimant aucune opinion, racontait les faits tels qu'ils s'étaient passés dans l'audience de l'Empereur.
A l'époque toute de négociation et de diplomatie où l'on se trouvait, François Ier avait tout à gagner en retardant une réponse. Le conseil était d'avis qu'en poursuivant la guerre en Italie, l'empereur Charles-Quint avait brisé lui-même le traité de Madrid, et qu'il n'y avait plus d'engagement de la part du roi de France, puisque la paix n'était pas observée, opinion partagée par le roi Henri VIII. Les deux conseils de France et d'Angleterre résolurent donc d'envoyer des hérauts-d'armes à Charles-Quint, pour lui déclarer solennellement la guerre. Ce n'était point ici un défi de chevalerie, la provocation d'un cartel, pour un combat corps à corps, les hérauts d'armes représentaient le suzerain, chef de la nation; ce qu'ils dénonçaient, c'était la guerre et non pas un combat de chevalerie[216] en champ-clos.
Le défi de Charles-Quint, au contraire, était une provocation individuelle, à laquelle tout chevalier devait répondre. Le héraut-d'armes de France s'appelait Guyenne, celui d'Angleterre Clarence; tous deux partirent donc couverts d'armures avec le blazon de leur maître sur la poitrine et le gonfanon à la main, précédés de deux trompettes également aux armes royales, s'acheminant à travers les terres de France et d'Espagne[217]; ils trouvèrent l'empereur Charles-Quint qui tenait sa cour plénière à Burgos. Ils s'annoncèrent comme messagers d'armes de France et d'Angleterre portant les paroles des rois leurs seigneurs; après trois appels au son de trompe, Guyenne, le héraut-d'armes de France, s'écria: «A toi, empereur Charles le cinquième, nous déclarons au nom des rois de France et d'Angleterre, que tu as forfait à l'honneur en retenant notre Saint-Père le pape captif au château de Saint-Ange, en gardant comme des serfs les enfants du roi de France qui n'étaient qu'otages, en refusant de payer à Henri, roi d'Angleterre, les sommes dont tu lui es débiteur[218].»
En entendant ces paroles hardies du héros-d'armes, l'empereur Charles-Quint, tout rouge de colère, répliqua d'une voix terrible: «En vérité, Guyenne, ton maître en a menti par la gorge, François de Valois, quoique libre, n'a pas cessé d'être mon prisonnier; il a violé sa parole de chevalier, car n'avait-il pas promis de venir se remettre en mes mains, si le traité de Madrid n'était pas exécuté, et il ne l'a pas été. Ton maître, ayant forfait à l'honneur, n'a plus qu'à répondre au défi d'un combat singulier que je lui porte à la lance, à l'épée, à la hache d'armes, ainsi que je lui ai envoyé dire par l'ambassadeur Calvimont. A présent pars, je te donne congé.»
Les hérauts-d'armes, remettant leur casque et haulme sur leur chef, s'acheminèrent donc à travers l'Espagne et la France vers la cour de Fontainebleau, où ils trouvèrent le roi François Ier au milieu des fêtes et des plaisirs de ses nouvelles amours pour la duchesse d'Étampes: Guyenne répéta mot à mot les paroles fières et dédaigneuses de Charles-Quint. François, le visage en feu, dicta le cartel suivant: «A toi, élu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu soutiens que j'ai manqué à ma foi de gentilhomme; j'accepte ton défi, assigne un lieu de combat, promets-moi la sûreté du camp et terminons par l'épée ce qui s'est trop continué par l'écriture[219].»
Dans la loi de la chevalerie, assurer le camp, c'était donner un sauf-conduit solennel, de manière qu'en aucun cas il pût y avoir saisie de corps de l'un des deux combattants, car François Ier craignait toujours quelque piége tendu par Charles-Quint, et de voir ainsi recommencer sa captivité. Le héraut-d'armes Guyenne s'achemina une seconde fois pour les terres d'Espagne, portant le royal cartel dans une aumonière de soie. Charles-Quint tenait alors sa cour à Monco en Aragon: quand le héraut-d'armes eut achevé son défi et sonné ses trois coups de trompette, l'Empereur lui dit: «Rapporte au roi ton maître que j'accepte le cartel, le lieu fixé pour le combat sera l'île de la Bidassoa, la place même où François Ier m'a donné sa foi de gentilhomme d'exécuter le traité, et où il me remit ses enfants en otages; ce lieu placé entre les deux États, n'est-il pas sûr? nous enverrons de part et d'autre un prud'homme en chevalerie pour procurer la sûreté du camp et décider le choix des armes que je prétends m'appartenir, car je suis l'insulté[220].»
Charles-Quint prenait ce cartel si parfaitement au sérieux qu'il avait fait choix du chevalier qui devait l'accompagner comme témoin et second dans le duel, c'était don Baltazar Castiglionne, le plus loyal des paladins dans la grandesse d'Espagne, l'auteur du beau livre chevaleresque la Cortezia (la Courtoisie), parfait miroir d'honneur et de bravoure; ce choix ainsi fait, Bourgogne, le héraut-d'armes de Charles-Quint, s'achemina portant le défi en règle; il espérait trouver à la frontière un sauf-conduit tout préparé pour voyager en France, mais, par un concours de circonstances que l'on ne peut expliquer, ce sauf-conduit se fit attendre jusqu'au 18 août[221]. Voilà donc Bourgogne, voyageant à travers la France précédé de son écuyer, le blason d'Autriche sur la poitrine; il arriva à Fontainebleau le 6 septembre et se fit annoncer à son de trompe comme le messager de l'Empereur: le héraut Guyenne vint au devant de lui:
—Que demandes-tu, chevalier?
—Le roi, ton maître.
—Il est impossible que tu le voies aujourd'hui, il est à Lonjumeau à courre le cerf et j'ai ordre de t'y conduire.