La république de Gênes elle-même avait abandonné la cause de la France en péril; la désertion éclatante d'André Doria, le célèbre marin, mettait le sceau à cette politique d'oubli et d'abandon.

Le conseil de François Ier soutenait donc qu'il y avait rupture ou modification dans le traité de Madrid, et par conséquent liberté pour le roi de s'en affranchir ou de prendre tous les moyens pour le rendre moins lourd. L'habile diplomatie de la France d'ailleurs avait déjà obtenu quelques résultats d'alliance et de concours efficaces: durant même la captivité de François Ier à Madrid, la régente, Madame de Savoie, avait ouvert des négociations avec Henri VIII d'Angleterre, inquiet lui-même des empiétements de Charles-Quint; elles avaient abouti à des stipulations secrètes[228], et le cardinal Wolsey, après la délivrance du roi de France, était venu négocier sur le continent: un traité de mariage fut conclu entre le second fils du roi de France et Marie, princesse d'Angleterre. Cette alliance assurait le concours de Henri VIII dans une guerre, si Charles-Quint persistait à garder les deux fils de François Ier en captivité et à persécuter notre Saint-Père. Dans les caprices de sa puissance, Charles-Quint s'agenouillait devant le pape et le gardait captif; l'Empereur respectait la papauté, mais il voulait avoir son pape. On rencontre souvent de ces esprits dans l'histoire qui ménagent les institutions pourvu qu'elles se ployent à leur caprice.

Dans l'état où se trouvait l'Europe menacée par les Turcs, il était difficile qu'une longue guerre pût se renouveler entre les princes chrétiens, sous un simple prétexte d'ambition et de querelles personnelles; les esprits étaient tournés vers la croisade en Orient. Tout ce qui avait un cœur élevé songeait donc à combattre le Turc; et, sous l'influence de Diane de Poitiers, il s'était formé un ordre de chevalerie, dont le premier vœu était de combattre les infidèles avec les braves chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il fallait donc assurer une paix définitive et sans esprit de retour entre Charles-Quint et François Ier: comme il était difficile de les rapprocher personnellement après tant d'irritation et d'injures, deux femmes encore se chargèrent de ménager la réconciliation des princes. En France, ce fut la prudente et active duchesse d'Angoulême[229], la mère de François Ier; elle avait négocié avec l'Angleterre et se croyait assez puissante pour conclure une seconde paix avec Charles-Quint. Pour l'Empereur, la femme choisie pour négocier fut Marguerite, archiduchesse d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, princesse d'une intelligence supérieure, la fille de l'empereur Maximilien et de Marie de Bourgogne; enfant, elle avait été fiancée à Charles VIII, roi de France, puis à l'infant d'Espagne, mort avant son mariage[230], enfin veuve presqu'aussitôt de Philibert-le-Beau, duc de Savoie; elle vit à peine son mari qu'elle pleura toute sa vie. Dès ce moment, Marguerite se consacra au gouvernement des Pays-Bas; une des héritières de la maison de Bourgogne, elle en avait gardé la hardiesse, la fierté; elle protégeait les lettres et les arts, et son gouvernement fut aimé et admiré: l'industrie des villes de Bruges, de Gand, de Malines, grandit sous ses lois: il n'y eut pas de révolte mais des libertés. Du gouvernement de Marguerite, datent la plupart de ces hôtels-de-ville à horloge, à clochetons qui couvrent les Flandres: les corporations libres et heureuses purent bâtir leur maison commune, se grouper dans la salle des festins, processionner an son des cloches à carillon. Les Flandres sont aujourd'hui encore les gardiennes de l'esprit de corporation au moyen-âge; c'est ce qui fait leur joie, leur liberté et leur grandeur!

La protection artistique de Marguerite d'Autriche s'étendit sur les domaines de Savoie, la patrie de l'époux pleuré; elle y fit construire la charmante église de Brou qui fait encore l'admiration des artistes. Maîtresse de toute la confiance de Charles-Quint, ce fut à elle que le pape s'adressa pour obtenir son intervention: il s'agissait d'une grande trève pour tourner les armes chrétiennes contre les Turcs. Ainsi, deux femmes allaient présider à des négociations délicates que la colère des princes avaient rendu impossibles; elles allaient donner à l'esprit chevaleresque une autre direction, celle de la croisade contre les Turcs. A Cambrai, furent réunies toutes les dames de la cour de Fontainebleau, de Gand, de Malines et de Bruxelles. Diane de Poitiers, la duchesse d'Étampes, suivirent la reine régente, comme attachées à sa personne, et pour présider aux fêtes de la chevalerie.

Les premières gravures de la Renaissance nous donnent, comme pour le camp du Drap-d'Or, la reproduction des solennités qui accompagnent les négociations de Cambrai: une surtout témoignait du mélange de l'esprit français et de la grande piété flamande. Dans une haute tour, est dame l'Église vêtue de blanc, toute en pleurs, assiégée par des mécréans tout noirs, Sarrasins et Turcs; elle implore le secours des chevaliers qui accourent de toute part, la croix sur la poitrine. Dans une miniature, on voit Constantinople et Jérusalem: les règles de la perspective n'y sont nullement gardées, les maisons semblent se refouler sur les maisons, les cités sont pleines de Sarrasins, mais sur l'horizon apparaît un ange à l'épée flamboyante qui montre aux chrétiens les cités captives.

L'esprit des croisades suffirait-il pour apaiser les colères politiques de Charles-Quint et de François Ier? Néanmoins les deux négociatrices en profitèrent pour signer la paix de Cambrai[231], que Brantôme, le premier, appelle la paix des dames. Ce traité modifiait sous quelques points de vue l'inflexible convention de Madrid: moyennant le mariage accompli de François Ier et d'Éléonore de Portugal, le roi de France gardait le duché de Bourgogne, sous la condition expresse qu'il serait donné en apanage à un des fils du roi, sous un simple hommage; le dauphin devait épouser une infante, car l'empereur Charles-Quint semblait mettre un grand prix à reconstituer l'illustre maison de Bourgogne, dont il était l'héritier et le représentant. La Flandre, l'Artois avec Tournai étaient réunis aux Pays-Bas sous le gouvernement de Marguerite d'Autriche. Le roi de France rendait aux héritiers du connétable de Bourbon, tous les fiefs confisqués, pour les tenir sous simple hommage, sans qu'on pût invoquer les arrêts prononcés par le parlement. La principauté d'Orange était reconstituée au profit de Philibert de Châlons[232], le compagnon si brave du connétable de Bourbon au siége de Rome, vaillant chevalier resté fidèle à la cause de Charles-Quint. La principauté d'Orange était enclavée dans les terres pontificales du comtat d'Avignon; plus tard elle passa dans la famille protestante des ducs de Nassau qui prirent le titre, depuis si glorieux, de prince d'Orange. Charles-Quint voulait ainsi entourer le royaume de France de principautés indépendantes et libres, afin d'en empêcher le développement territorial.

L'article de ce traité qui dut coûter durement à François Ier, ce fut la renonciation absolue à tous les droits, à toutes prétentions sur l'Italie, cette terre pour lui toute de prédilection. Le roi donnait sa parole sous la garantie du pape, de ne jamais plus revendiquer ses héritages du Milanais, de Naples et de Gênes, ces terres qu'il avait tant aimées. L'histoire des premiers Valois révèle l'amour immense de ces rois pour l'Italie; tous l'avaient traversée, les armes à la main, en la revendiquant comme leur patrimoine; il en fut ainsi jusqu'à la réformation qui annula l'action diplomatique de la France pendant un siècle.

XX
DÉLIVRANCE DES ENFANTS DE FRANCE.—TOURNOI DE LA RUE SAINT-ANTOINE.—DIANE DE POITIERS.—LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.
1529-1530.

La signature du traité de Cambrai faisait cesser la bien triste captivité des pauvres enfants du Roi, donnés comme otage pour l'exécution du traité de Madrid; ils avaient passé de cruels jours et subi bien des dures épreuves en Espagne! L'empereur Charles-Quint dans sa colère avait reporté sur eux ses ressentiments. Les enfants de France, exilés de Madrid, furent relégués dans un couvent de moines à Valadolid; là, gardant leur fierté et leur honneur, ils ne se plaignirent jamais; ils ne firent aucune démarche pour appeler le roi leur père aux sacrifices de sa couronne et de son pouvoir.