XXV
LA FRANCE ENVAHIE UNE SECONDE FOIS PAR CHARLES-QUINT. LA TRÈVE DE DIX ANS.
1533-1538.
L'irritation profonde que l'empereur Charles-Quint manifestait dans toutes les occasions contre la déloyauté du Roi de France, devait à la fin éclater par la guerre sérieuse sur une grande échelle; le territoire de la monarchie fut bientôt envahi par ses extrémités: la Provence et la Picardie, car l'immense empire de Charles-Quint, enlaçait toutes les terres de France, comme dans de fortes tenailles, par l'Espagne, les Flandres et la Franche-Comté, tandis que la défection du duc de Savoie lui livrait les Alpes. Charles-Quint paraissait si sûr de la victoire et de la conquête, qu'il avait dit à son historien Paul Jove[287], «de le suivre sous sa tente, et de tailler sa plume parce qu'il aurait bientôt de la grande besogne.» Etrange historien que Paul Jove, faisant et defaisant les renommées au milieu de sa villa splendide du lac de Como, bâtie sur les ruines du palais de Pline, entouré de portraits des hommes illustres dont il écrivait la vie avec l'histoire de son temps; on l'accusait de corruption, il acceptait des présents de toutes mains, il vivait grandement, dans les banquets parmi les courtisanes, recevant des chaînes d'or, des sacs de ducats de tous ceux dont il faisait l'éloge. Triste coutume alors admise que cette corruption! témoin l'Arétin, le cynique entre tous, qui fit même sur Paul Jove plus d'une épigramme[288].
Ce fut un triste temps pour la Provence, que celui de l'invasion des Allemands et des Espagnols sous Charles-Quint; toutes ces terres aimées du soleil, depuis Nice jusqu'à Toulon furent couvertes de reîtres, de lansquenets, de bandes italiennes et savoyardes, qui dévastèrent les grandes cités: Aix, la capitale du roi Réné, Arles et Tarascon. Marseille résista une fois encore; le capitaine de ses galères du nom de Paulin ou Paul, arma tous ses habitants, plaça ses canons sur les murailles et refusa de capituler. Cette résistance donna le temps à l'armée de François Ier de s'avancer jusqu'à Avignon. Le Roi avait vu que le péril était en Provence; il avait appelé à son aide les forces turques, et déjà les galères au pavillon ottoman arrivaient dans le port de Marseille. La défense de la Picardie fut confiée au duc de Guise; le danger s'accroissait, car des corps de cavalerie flamande s'étaient avancés jusqu'à Compiègne. Le duc de Guise, si grand capitaine, préserva Paris d'une invasion[289].
L'armée que conduisait le Roi depuis Lyon jusqu'à Avignon[290], était bien l'image de la vive cour de François Ier; pleine d'ardeur et de courage, elle gardait néanmoins cette légèreté de caractère, cet esprit de folle galanterie qui ne l'abandonna jamais, et dont le Roi donnait l'exemple: c'est ce qui faisait dire au maréchal de Tavannes: «Charles-Quint voit les femmes quand il n'a plus d'affaires, le Roi voit les affaires quand il n'a plus de femmes.» François Ier, en effet, conduisait avec lui la duchesse d'Étampes; le dauphin jouait à la paume avec sa belle maîtresse, la marquise de l'Estrange, et le duc d'Orléans, le second fils du Roi, avait sous sa tente Diane de Poitiers: il résultait de cette vie licencieuse, un certain désordre dans la marche des troupes; nul ne pouvait contester le courage de cette chevalerie, mais l'indiscipline était partout. En pleine route, on jouait, on ballait, on donnait des tournois, des passes d'armes avec la joie la plus franche, la plus folle; on répétait les grandes actions des héros de chevalerie, si bien que Lanoue dit: «Si quelqu'un eut voulu blâmer les Amadis, je crois qu'on lui aurait craché au visage.»
Tout à coup une triste nouvelle se répandit dans le camp! le dauphin tomba malade avec la rapidité de la foudre, il mourut le jour même dans les bras de son père. Quelle fut la cause de cette mort subite, de ce trépassement d'un tout jeune homme? Il fut dit bien des suppositions: on parla d'un empoisonnement, par quelle main? Il fut fait un procès criminel; Montécuculi condamné à mort pour cet affreux événement, était-il coupable? le dauphin trempé de sueur avait pris un verre d'eau glacée, puisé au ruisseau de la fontaine de Vaucluse, il s'était alité pour ne plus se relever! La crudité de cette eau des Alpes n'avait-elle pas produit l'effet d'un poison? était-il besoin des trames de l'Espagne[291] pour amener les tristes effets d'une pleurésie? Le dauphin était fort aimé: le maréchal de Montmorency écrivait de lui «ne vistes oncque, homme à qui le harnais fut plus séant que à lui.» Il fut pleuré longtemps après sa mort, et Malherbe, dans une triste élégie, rappelle le souvenir de cette mort[292].
François, quand la Castille, inégale à ses armes,
Lui vola son dauphin,
Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes
Qui n'eussent jamais fin;