XXVII
AVÈNEMENT DE HENRI II.—TOUTE-PUISSANCE DE DIANE DE POITIERS.
1547—1548.

Les funérailles de François Ier étaient à peine accomplies, que Diane de Poitiers arrivait à la cour de Saint-Germain, et son premier acte fut un ordre d'exil pour la duchesse d'Étampes, qui se retira dans son château de Saint-Bris. La toute-puissance de Diane de Poitiers effaça toutes les rivalités et les oppositions, et ce fut une véritable merveille que de la voir à l'âge de quarante-sept ans, régner en maîtresse favorite sur l'esprit et le cœur de Henri II; on put croire alors à la prédiction de la bohémienne, dont parlent quelques mémoires. Enfant, elle avait sauvé un vieux mécréant prêt à être pendu par le prévôt, et la fille du mécréant reconnaissante, lui avait donné un filtre, qui lui conservait une éternelle jeunesse[321]. Ce qu'il y a de certain, c'est que le portrait de Diane de Poitiers, fait à cette époque par le Primatice, sous les traits de Diane chasseresse, et son buste par Jean Goujon, constatent une éternelle jeunesse, une grâce charmante et naïve de la première époque de la vie d'une femme.

Presque aussitôt des lettres-patentes créèrent Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, un des beaux domaines de la couronne[322]: en même temps la reine Catherine de Médicis recevait pour son revenu, l'administration du comté d'Auvergne; des lettres-patentes rendaient au sire de Montmorency son titre de connétable, et son cousin Rochepot, était élevé à la lieutenance générale de la ville de Paris. Tout le conseil du Roi était changé, car un système nouveau de fermeté, de résolution allait s'inaugurer sous la main des Guise, hommes forts et populaires. Le duc de Guise était bien le plus fier, le plus hardi des féodaux qui oncque fut jamais.

A quel Dieu semblait-il? ou si, comme il me semble,

Il ressemblait lui seul à trois dieux tous ensemble

Or, ne ressemblait-il pas de la tête et des yeux

Le tonnerre foudroyant et le père de dieux,

Au fier esbranle-terre, au dieu de la marine?

Ce changement absolu dans le conseil venait de la nécessité surtout d'arrêter les progrès des opinions que la duchesse d'Étampes avait tant favorisées; ces opinions pénétraient partout, et Calvin lui-même écrivait: «La reine de Navarre a bien affermi notre religion en Béarn; les papistes ont été chassés entièrement; en Languedoc, ont été réunies maintes assemblées sur notre croyance. Avec le temps partout seront ouies les louanges de l'Eternel[323]

Ainsi s'exprimait Calvin, et ses espérances se réalisaient: presque partout le calvinisme s'organisait comme une réformation et une résistance dans l'Etat, témoin la révolte déjà de la Guyenne et de La Rochelle. Des assemblées se formaient, et, le soir, les huguenots se réunissaient dans le Pré aux Clercs pour chanter les psaumes de Bèze ou de Marot en français. A la cour même, les nouvelles opinions faisaient des progrès; Dandelot, colonel de l'infanterie française, était déjà fortement soupçonné d'hérésie. Quand le roi Henri II l'interrogea sur ce point: «Est-il vrai, seriez-vous huguenot?» Dandelot répondit: «Mon corps et ma vie sont au pouvoir de Votre Majesté, mais mon âme appartient à Dieu seul; j'aimerais mieux mourir que d'aller à la messe[324].» Cette hardie réponse indiquait le péril que l'Etat courait par l'invasion des nouvelle doctrines, et Diane de Poitiers ne fut pas la dernière à conseiller au Roi un système répressif sous la main des Guise. Il ne faut jamais séparer un temps de ses nécessités, de ses idées; le mot intolérance ne doit jamais être pris d'une façon absolue; chaque époque a ses intolérances; quand la religion domine, l'intolérance est dans la religion; quand la politique domine, elle est dans la politique; les mots changent seuls. La messe était encore la foi générale de la société; se révolter contre la formule religieuse était aussi dangereux pour l'État que dans les temps modernes se révolter contre la formule politique; et cela était si vrai, que partout la réformation était suivie d'une insurrection hardie de nobles et de paysans. L'Allemagne voyait son antique constitution renversée; l'Angleterre était en pleine guerre civile, tandis que l'Espagne, qui, à l'aide de l'inquisition, avait su se préserver des nouvelles opinions, portant son énergie sur elle-même, découvrait un nouveau monde et gagnait la bataille de Lépante. A toutes les époques, l'unité est une force, et l'opposition une cause de faiblesse et de décadence.