La renommée de La Chataigneraie était si bien établie sous le rapport de la vaillance, de l'adresse, de la force, que nul ne doutait qu'il ne sortît vainqueur; lui-même avait commandé pour le soir un joyeux festin destiné à célébrer sa victoire. Le combat commença au soleil couchant, dans une chaude journée[332]. La Chataigneraie fondit sur son adversaire avec la fière assurance d'un vainqueur; Jarnac esquiva le coup, et avec une adresse non pareille, il lui répondit par la feinte de quarte, que depuis on a appelé le coup de Jarnac. Quel était ce coup qui a fait l'objet de tant de recherches? Les uns disent que c'était un coup de pointe donné avec l'habileté d'un chirurgien dans les tendons de la cuisse et de la jambe, de manière à renverser son adversaire sur la poussière; les autres, qu'il lui fendit le mollet par un estoc terrible de haut en bas[333]. Tant il y a que La Chataigneraie toucha la terre, humiliation qu'il n'avait jamais subie. Jarnac, étonné de sa victoire, courut vers lui, le suppliant de garder sa vie, pourvu qu'il rendît l'honneur à la dame par une déclaration publique qu'il s'était trompé. La Chataigneraie refusa; alors Jarnac, selon les coutumes du combat singulier, s'agenouilla devant le Roi pour lui dire «qu'il lui donnait La Chataigneraie pour en faire son plaisir.» Le Roi répondit à Jarnac: «Vous avez combattu comme César et vous parlez comme Cicéron; j'accepte La Chataigneraie.» Le fier chevalier blessé déclara «qu'il voulait mourir.» En vain transporté au château du duc de Guise, son parent, on pansa sa blessure; il en déchira les appareils et ne fit aucune concession. Il mourut donc fièrement avec l'orgueil de sa renommée. «Il y en eut force qui ne le regrettèrent guère, car ils le craignaient plus qu'ils ne l'aimaient; il était trop haut de la main, querelleux: comme il était des parents et commensaux des Guise, Monseigneur d'Aumale lui fit élever un grand mausolée avec cette inscription: «Aux mânes fières de François de Vivonne, chevalier français très-valeureux[334].»
XXIX
LE CURÉ DE MEUDON.—MONTAIGNE.—BRANTOME.—NOSTRADAMUS.
1549-1560.
Le duel sanglant entre La Châtaignerai et Jarnac fut le dernier combat judiciaire autorisé comme il l'était au moyen-âge chevaleresque, véritable appel au jugement de Dieu. Cet esprit s'affaiblissait chaque jour: l'honneur et la chevalerie étaient raillés hautement comme une folie des temps écoulés. Alors mourait dans la petite maison, rue du Jardin et Saint-Paul[335] cet esprit méchant et tout matérialiste dont j'ai parlé, Rabelais, que l'indulgence de François Ier avait trop ménagé comme un pédant échiqueté d'universitaire et de fou royal: «La vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par l'abstracteur et quintessence, livre plein de Pantagrualisme» avait paru à Lyon sous le règne encore de François Ier[336], et la protection du Roi avait couvert ce fatras d'histoires drolatiques écrites dans une langue inintelligible; mais le recueil contenait de grossières déclamations contre le pape, les moines, les papelards, et même contre les dogmes chrétiens et à cette époque, où les calvinistes et les luthériens attaquaient l'Église, les livres de Rabelais obtinrent une grande renommée: on entrait dans l'époque matérialiste. Ce qu'on exaltait, c'était la chair, le ventre, le sensualisme aux dépens des idées de chevalerie et de dévouement. Le parlement avait été d'une indulgence extrême pour ce curé qui mourait dans l'opulence en profitant des bénéfices de cette Église qu'il maudissait: et c'était une grande faute du concordat signé par François Ier et Léon X, que l'autorité laissée au Roi de disposer des bénéfices ecclésiastiques qu'il distribuait libéralement entre les artistes, les courtisans et quelquefois parmi les universitaires ennemis de l'Église; le Primatice, Benvenuto Cellini eurent des abbayes comme s'ils avaient appartenu aux ordres sacrés.
François Rabelais fut sans doute un grand railleur de choses saintes, mais on lui prêta plus encore qu'il n'avait dit et fait; les faiseurs d'historiettes lui ont attribué mille bouffonneries impies et des paroles plus que déplorables au moment si grave de son agonie; quand le cardinal du Bellay fit demander des nouvelles de sa santé par un page, Rabelais répondit de sa voix mourante: «Dis à monseigneur l'état où tu me vois, je m'en vais chercher un grand peut-être; il est au nid de la pie, dis-lui qu'il s'y tienne, et pour toi tu ne seras jamais qu'un fou; tire le rideau, la farce est jouée.» Toutes ces inventions furent faites après coup par de mauvais esprits qui voulurent trouver dans Rabelais un précurseur des idées du XVIIIe siècle, tandis qu'il ne fut que le successeur de ces médisans de l'Église, les Albigeois et Vaudois qui troublèrent l'ordre religieux du XIIIe siècle. Ses livres sont écrits presque en patois mêlé de grécisisme, tous ses personnages sont des paysans, des moines, mais il n'y a dans Rabelais ni système, ni pensée arrêtée, ni intention saisissante: on lui ferait trop d'honneur de trouver en lui autre chose qu'un bouffon[337].
Si Rabelais avait été le protégé de la duchesse d'Étampes, Michel Montaigne fut celui de Diane de Poitiers; et cependant son esprit dissertateur, les livres qu'il avait publiés entraînaient avec eux-mêmes la destruction de l'esprit chevaleresque, objet d'un culte profondément ébranlé par la réformation. Michel Montaigne enfant fut envoyé auprès de François Ier[338], et plus tard Diane de Poitiers l'attacha au service de Henri II, non pas comme un de ses braves chevaliers qui allaient avec lui aux batailles, mais comme un jeune page qui pouvait le distraire et l'enseigner. Ainsi se formait le scepticisme en face de cet édifice de croyance qui composait le moyen-âge. Peu de chose appartenait à l'esprit de Montaigne dans ses œuvres; il empruntait tout à Cicéron, à Senèque et même à Lucrèce. L'antiquité réagit sur toute cette littérature comme le latin et le grec sur la langue française; Montaigne enfant eut toute la faveur de Diane de Poitiers, parce que tout en philosophant et méditant, il ne fut jamais soupçonné de huguenoterie; il restait dans la région élevée de la pensée sans ébranler publiquement le dogme[339].
A tous ces écrivains d'une littérature empruntée aux anciens, combien Brantôme était préférable, non point qu'on doive croire tout ce qu'il rapporte: «J'ai ouï dire, j'ai entendu conter» n'est-ce pas sa formule? Brantôme a écouté partout les mille chroniques de guerre et de galanterie; quand il vint à la cour, Diane de Poitiers était vieille déjà[340]; pourtant il fut frappé de cette éclatante beauté qui se conservait à travers les années; Périgourdin un peu vantard, il se disait issu par son père de la très-noble et antique race de Bourdeilles, déjà renommée sous l'empereur Charlemagne: «Comme les histoires anciennes et vieux romans français, italiens, espagnols le témoignent de père en fils, et du côté de sa mère, issue de l'illustre race des Vivonne[341].» Brantôme recueillait jour par jour les anecdotes dans un grand volume couvert de velours vert pour les dames et de velours noir pour les rodomontades. Brantôme fut par la naïveté de son langage, la tradition de la chronique du moyen-âge, en y ajoutant cette petite médisance de récit qui était l'apanage du Valois. Chez Brantôme, seigneur de Bourdeilles, le sentiment de la morale n'a pas un rigide écho; expression de la cour de Charles IX et de Catherine de Médicis, il conte avec une grande crudité les actions que d'autres siècles et d'autres mœurs ont flétries; chaque époque a sa morale particulière trop souvent, hélas! en dehors des lois suprêmes et éternelles.
Bien plus puissant sur les imaginations et les esprits, avait paru à cette époque un écrivain étrange, tireur d'horoscope, dont les Centuries faisaient grand bruit à la cour; c'était Michel Nostradame ou Nostradamus, natif de Salon en Provence. Jamais les superstitions et les fables n'abandonnent le cœur de l'homme; elles se transforment et ne disparaissent sous un type que pour se produire sous un autre; l'horoscope fut une dégénération de cette magie, des épopées du moyen-âge, dans les romans de Lancelot du Lac, de Roland et des quatre fils d'Aymon où la magie se montre sous des couleurs brillantes comme le ressort divin d'un poëme. L'horoscope plus sombre s'attachait à la vie de l'homme, à deviner son histoire individuelle, sa destinée, tel était le but des centuries que maître Nostradamus publiait à Lyon. Quelle était l'origine de ce triste prophète? Il se disait d'une famille de juifs convertie. A Rome, Juvénal avait déjà flétri les juifs vendeurs et interprètes des songes; médecin d'abord, il avait publié un almanach pronosticant toutes les saisons[342], puis un traité des fardements[343], l'art de se farder que l'Italie avait donné à la France; les singulières recettes pour entretenir le corps (et Diane de Poitiers n'était-elle pas une merveille entre toutes). Mais les livres qui firent sa renommée, ce furent les centuries[344] qui prédisaient en termes fort obscurs les horoscopes de chacun et que toute la génération lisait avec avidité; qui ne désire pénétrer le secret de sa destinée? Les centuries écrites en vers étaient feuilletées par Catherine de Médicis, Diane de Poitiers, la duchesse d'Étampes, et on citait avec effroi la prédiction suivante qu'on appliqua plus tard au malheureux tournoi où périt Henri II:
Le lion jeune, le vieux surmontera
Au champ bellique par singulier duel.