Presque dans tous ces bâtiments, à côté de la Salamandre de François Ier, on voyait s'incruster le chiffre entrelacé de Diane de Poitiers et de Henri II, et la plus singulière des remarques c'est que ce témoignage public d'un amour un peu étrange était donné en présence de Catherine de Médicis, la femme légitime de Henri II. La reine féconde[347] et heureuse de ses artistes paraissait très-peu s'occuper de ces manifestations publiques; elle préparait sa domination politique au milieu des plaisirs et des fêtes. Sous l'emblême de ces chiffres amoureux, on ne vit partout que l'histoire de Diane dans l'Olympe restauré de tant de dieux, par la Renaissance; Vénus n'a qu'une très-petite place dans ces créations d'artiste; Hébé, symbole de la jeunesse et de la grâce, avait été plusieurs fois sculptée durant la puissance de la duchesse d'Étampes, et Benvenuto avait conçu et exécuté dans une pensée flatteuse son Hébé, chef-d'œuvre d'orfévrerie. Sous Henri II, Vénus, Hébé cessent de régner, les artistes y substituent des scènes de chasse où Diane apparaît dans tous ses attributs; autour d'elle sont groupées ses nymphes qui reflètent souvent le portrait des dames qui accompagnaient Diane de Poitiers: parmi elles on trouve une autre Diane, moins célèbre et néanmoins aussi belle, aussi spirituelle.
C'était une fille d'amour de Henri II qu'il avait eue dauphin dans son expédition des Alpes, d'une dame piémontaise nommée Philippe Duc[348]. La petite princesse prit le nom de Diane de France, et fut élevée avec un soin extrême sur les genoux pour ainsi dire de la duchesse de Valentinois. «Je pense, dit Brantôme, que jamais dame eût été mieux à cheval, et elle était très-belle de visage et de taille: elle parlait l'italien, l'espagnol, et à treize ans elle avait épousé Horace de Farnèze, duc de Castro, deuxième fils de Louis, duc de Parme et de Plaisance, tué tout jeune devant Hesdin[349].» Diane de France, restée veuve sous la garde de Diane de Poitiers, fut destinée à François de Montmorency, fils du connétable, le protégé particulier de Diane de Poitiers, alors en toute sa faveur: on dit même qu'elle était la mère de cette jeune Diane que les lettres de légitimation supposaient fille d'une dame piémontaise.
L'amour de Henri II pour Diane de Poitiers (duchesse de Valentinois) ne faisait que s'accroître; le roi portait publiquement ses couleurs, la devise de donec totum implicit orbem[350] sous un croissant placé sur les monnaies s'appliquait à Diane de Poitiers, qui elle-même avait pris pour devise le chiffre de Henri; dans quelques médailles on voit Diane foulant au pied un amour avec cette légende: omnium victorem vici (j'ai vaincu le vainqueur de tous). A la fin de l'année 1556, le château d'Anet fut achevé par Philibert Delorme, charmante demeure entre les deux forêts d'Yves et de Dreux. Diane devait aimer les bois; son parc s'étendait sur l'Eure jusqu'au village d'Yvry, célèbre depuis par la victoire de Henri IV. Anet devint désormais la demeure de prédilection de Diane de Poitiers: elle-même l'avait meublé de belles tapisseries qui racontaient ses amours avec le Roi de France qu'elle aimait de toute sa passion; le premier acte de la prise de possession du château d'Anet fut la fondation d'un hospice ou maladrerie pour les pauvres[351].
Le château d'Anet se distinguait surtout par la richesse de son ameublement, cet art porté à son point extrême de sévère élégance sous les Valois: les meubles étaient d'ébène et d'ivoire, les tentures en cuir damasquiné jaune, les buffets et coffrets en bois sculpté reproduisaient les scènes de chasse relevées en or; les tapis de l'Orient, les glaces de Venise sans reflet, ornaient les salles; dans quelques galeries, des peintures, des poteries jaune glauque ou bien sur émail; les cheminées avaient cette perfection de grandeur qui en faisait des monuments: n'était-ce pas autour de la cheminée qu'après la chasse on se réunissait pour deviser sur les faits et gestes de la journée? Diane de Poitiers connaissait peu la vie sédentaire: le son du cor la réveillait le matin, et véritable déesse, elle courait dans la forêt le pieu en main, suivie de sa meute. La forêt d'Evreux a conservé plusieurs rendez-vous de chasse de la dame suzeraine d'Anet.
XXXI
ALLIANCE DE DIANE DE POITIERS AVEC LES GUISE.—MARIE STUART.—LA VIE DE CHATEAU.
1558.
Le roi Henri II, à son avènement à la couronne, avait trouvé une politique toute faite, des traités existants qu'il fallait exécuter; François de Guise, qui avait expulsé les Anglais de Boulogne et de Calais, était envoyé en Italie, dans un commandement militaire, sorte d'exil, tandis que les gentilshommes huguenots, ou tiers-parti, sous l'amiral Coligni, marchaient contre les Espagnols en Flandre. A Saint-Quentin, le corps de chevalerie de Coligni éprouva une telle défaite, que Charles-Quint, du fond de son monastère, demanda à son fils Philippe II si les Espagnols étaient entrés à Paris, et le roi catholique, dans l'exaltation de sa victoire, fit vœu d'élever, à Saint-Laurent, ce fantastique monastère de l'Escurial qui fait encore l'admiration du monde[352]. Il fallut rappeler en toute hâte le duc de Guise de son commandement d'Italie et lui confier la défense publique avec le titre de lieutenant-général: le peuple avait une telle confiance en lui, qu'il réunit toutes les forces de la monarchie, comme si elles n'attendaient que lui pour marcher. Les Espagnols furent contraints à la retraite; le duc de Guise s'empara de la place de Guine. La conséquence fut la signature du traité de Cateau-Cambresis[353] et la paix générale avec l'Angleterre et l'Espagne.
La puissance de la maison de Guise s'accrut encore par les fiançailles de François, dauphin de France, avec Marie Stuart, fille de Jacques V, roi d'Ecosse[354], et de Marie de Lorraine, duchesse de Longueville: son enfance avait commencé triste et solitaire, au milieu des lacs. Entourée de quatre jeunes filles de son âge (7 ans), des premières familles d'Ecosse, Marie arrivait en France[355] pour s'accoutumer aux mœurs, aux habitudes de la cour si polie des Valois; elle fut comblée de caresses par Henri II, et placée avec ses jeunes compagnes dans un couvent à Saint-Germain; Marie s'y fit admirer par ses progrès dans les langues, la poésie et les lettres. A onze ans, elle parlait si bien le latin, qu'elle soutint une thèse devant les plus grands érudits pour prouver: «que les femmes doivent s'occuper de littérature aussi bien que les hommes, et que le savoir leur sied à merveille[356].» Ce n'était pas seulement à Brantôme que Marie Stuart inspirait de l'admiration, mais encore au grave chancelier l'Hospital, à Du Bellay, à tout ce qui s'occupait alors de science et des lettres à la cour de Henri II.
Quelle charmante réunion d'esprit et de grâce que la cour des Valois! des femmes poëtes, artistes, pratiquant tous les travaux de l'esprit; Diane de Poitiers appelant Ronsard à Anet, que le poëte célébrait sous le nom de Dianet; Marie Stuart cultivant la poésie depuis son enfance, et Diane de France, duchesse de Montmorency, érudite à vingt ans comme le Parnasse tout entier. La mythologie semblait insuffisante à Ronsard pour célébrer tant de beauté et de grâces, et Marie Stuart appelait Ronsard «l'Apollon de la source des Muses.»
Puis enfin Catherine de Médicis, l'artiste par excellence, l'amie du Primatice, de Benvenuto-Cellini, dessinant elle-même les châteaux, le jardin des Tuileries et partageant sa vie entre les fêtes, les joyeuses mascarades et la patiente étude des partis; elle savait qu'il y avait plus de charme spirituel que de réalités sensuelles dans l'amour de Henri II pour Diane de Poitiers et le roi semblaient le prouver, puisque dix enfants étaient nés de son union avec Catherine dans les dix années, garçons et filles, charmante famille élevée dans les arts, la poésie, les plaisirs et les fêtes; l'aîné des fils, je l'ai dit, épousait Marie Stuart; l'aînée des filles, l'Infant d'Espagne, fils de Philippe II. Si la réformation n'était pas venue jeter son érudition disputeuse et la guerre civile à travers la renaissance et les progrès de la France, la patrie serait passé à un degré de splendeur merveilleux.