Et toute cette cour si brillante, si courtoise, vivait dans les plus belles résidences du monde. François Ier et Henri II, dans leur amour des arts, avaient mis la main à toutes les œuvres: tel est le caractère indélébile de cette architecture; on la reconnaît à la simple vue dans cette admirable galerie de vieux manoirs qui s'étend de Blois à Amboise: vus de loin, ils ressemblent à des châteaux fantastiques. Amboise fut un peu la transition de l'architecture du moyen-âge à celle de la Renaissance; Chenonceaux fut bâti comme par un enchantement capricieux sur pilotis, avec ses ponts, ses vives eaux; il semble voir encore sur des élégantes barques, comme à Venise, toute cette cour de Henri II naviguant au milieu des cygnes au cou élancé et des carpes au collier d'or. On trouve encore à Chenonceaux une salle tout entière conservée avec ces belles cheminées soutenues par des cariatides; et comme toujours, dominé par la pensée de Diane de Poitiers, l'artiste a reproduit Diane entièrement nue (et pourtant chaste), tenant dans ses bras un cerf qu'elle semble caresser[357].

Chambord, entouré d'un parc de sept lieues, était à lui seul une création splendide; on voyait bien que le crayon du Primatice avait dirigé ces dessins; tout se ressentait de l'Italie, de Florence, même ces lanternes de pierre qu'on dirait des campanilles, comme à Pise, et cet ajustement des tuyaux de cheminées, ces escaliers en spirales d'un effet audacieux et charmant, ces pavillons carrés que Catherine de Médicis mit partout à la mode, témoins les Tuileries, avant qu'elles n'eussent été alourdies par les grosses galeries et les pavillons de Henri IV et de Louis XIV[358].

Déjà dans les bâtiments de Chambord on employait le moellon rouge; ce mélange de pierre et de marbre de toute couleur enlevait aux monuments la monotonie de la pierre toujours blanche ou grise. Ces bâtiments étaient immenses, et néanmoins, vus à certaine distance, ils paraissaient légers, fluets, comme si le vent qui se jouait dans les campanilles allait les emporter par ses caprices. A Chambord, la salamandre de François Ier brille partout; on ne trouve pas les chiffres amoureux de Diane de Poitiers et de Henri II, comme si l'on avait voulu conserver entière l'empreinte de son créateur.

Mais la grande merveille fut achevée aux dernières années de Henri II, ce fut le château dont j'ai parlé, la demeure chérie de Diane de Poitiers. Tel qu'il sortit des mains de Philibert Delorme, Anet consistait en un portique de la plus belle époque de la Renaissance, surmonté de la figure d'un beau cerf six cors, que deux levriers au repos regardent avec une sorte de respect. Sur l'autre face du portique est encore Diane nue qui tient un cerf dans les bras et le caresse de ses yeux; après le portique, vient une cour entourée de galeries à colonnes sveltes; une élégante fontaine, œuvre de Jean Goujon, avec les attributs de Diane, s'élevait au milieu[359]; un second portique conduisait à une nouvelle cour également ornée de bâtiments, et au fond la chapelle. Diane de Poitiers n'avait pas oublié la mort, et son tombeau l'attendait pieusement sous les armoiries de la duchesse de Valentinois: Benvenuto-Cellini avait ciselé les galeries et les rampes en fer; Jean Goujon avait orné les chambranles, les cheminées, les portes, les fenêtres, avec un soin qui respirait l'amour, l'admiration envers la grande protectrice des arts.

C'est dans ces vastes demeures aux champs que vivaient les cours de François Ier et de Henri II; les séjours des rois, des gentilshommes dans les villes étaient alors une exception, les capitales n'absorbaient pas toutes les grandeurs; le château, le monastère recueillaient le cultivateur enfant et le nourrissaient vieillard. Dans quelques miniatures du moyen-âge, celles surtout qui ornent les manuscrits de Froissard, on peut voir quels étaient les travaux des champs: le paysan à la figure riante, porte des vêtements commodes, même élégants; il foule le raisin dans la cuve, il s'abrite sous les pommiers chargés de fruits, il dort sous la treille; le soir venu, autour du feu de l'âtre il écoute les contes, les légendes, et des brocs circulent autour des tables chargées de fruits; la vieille est au rouet, la jeune fille à la toile de lin, et le jeune homme boit le vin qui fait attendre l'amour et les fiançailles.

XXXII
LE DERNIER TOURNOIS[360].—MORT DE HENRI II.—DESTINÉES DE DIANE DE POITIERS ET DE LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.
1557-1578.

C'était un des nobles penchants de la chevalerie que la passion des tournois et des passes d'armes. Oui, il devait y avoir dans ce bruit de fer et d'acier, dans ce caracollement des chevaux, dans ce croisement des lances un charme indicible; chacun portait son armure brillante, son casque aux plumes de mille couleurs; on se disputait comme un prix, un regard, un gage d'honneur et d'amour. Au son des trompettes la lice était ouverte; il fallait une adresse infinie pour conduire ces chevaux caparaçonnés, braves compagnons de batailles; il fallait esquiver les coups, en porter de puissants et de redoutables aux applaudissements d'une foule avide de ces jeux. A toutes les époques les luttes, les jeux d'armes furent une vive passion; Rome antique avait ses gladiateurs, Bysance ses courses dans les hippodromes. Au moyen-âge chevaleresque, on se passionnait pour les tournois, dont la renommée retentissait dans le plus lointain pays.

Les mariages d'Elisabeth de France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, sœur de Henri II, avec le duc de Savoie, venaient de s'accomplir[361]. A l'occasion de ces mariages, un tournois avait été annoncé par des messagers, selon l'antique usage, dans toutes les cours d'Espagne, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Italie.

Le lieu fixé pour la lice fut encore la rue Saint-Antoine, entre les Tournelles et la Bastille. Il y eut multitude de dames et de preux chevaliers. Après cent lances brisées, le roi voulut lui-même courir contre un capitaine de la garde écossaise du nom de Montgomery. Brantôme rapporte qu'avant le tournoi Henri II s'était fait tirer son horoscope en présence du connétable Anne de Montmorency, et qu'on lui avait annoncé qu'il serait tué en duel; alors le roi se tournant vers le connétable lui dit: «Voyez, mon compère, quelle mort m'est présagée.—«Comment, sire, lui répondit le fier connétable, vous, vous pouvez croire à ces marauds qui sont menteurs et bavards; faites-moi jeter cela au feu.—«N'importe, compère, je la garde, mais j'aime autant mourir de cette manière-là, pourvu que ce soit de la main d'un chevalier brave et noble[362].» Paroles loyales dignes d'un Valois.