—Sans doute; mais vous, vous ne pouvez faire que de belles choses. Ce soir, ma belle-sœur doit aller au bal; elle m'a prié de l'accompagner. J'ai promis avec regret; car je hais ce qu'on appelle le monde; je n'aime que la lecture, l'étude, la poésie. Je tâcherai de décider Lionel à l'accompagner. Ce soir donc, si vous le voulez bien, nous nous réunirons au salon; je vous soumettrai quelques passages de ma traduction de Heine, et je vous raconterai mes projets pour l'avenir. J'ai de grands projets: je crois qu'il y a une réforme à opérer dans l'art comme dans les mœurs, et qu'il faut remplacer notre charlatanisme littéraire et notre hypocrisie morale par la vérité et la simplicité. La littérature est-elle le miroir des mœurs, ou les mœurs sont-elles le reflet de la littérature? L'une et l'autre proposition peuvent se soutenir. Mais il est certain que les artistes, ces êtres passionnés, à imagination vibrante, arrivent par le sentiment, plutôt que les philosophes par la raison pure, aux grandes intuitions de l'avenir; car leurs aspirations incessantes vers l'idéal leur font concevoir une beauté, une harmonie, une perfection qui doivent être la destinée nécessaire de l'homme dans la carrière immense du progrès.»
En parlant, Albert s'animait; Madeleine l'écoutait sérieuse, et Renardet, qui n'avait cessé de les observer, se disait avec un sourire sardonique:
«Évidemment ce sont deux amoureux. Voilà bien la vertu des femmes!»
Lionel les rencontra comme ils rentraient ensemble; il leur jeta un de ses regards froids et perspicaces. La joie naïve qui éclatait sur le visage d'Albert ne put lui échapper. Il ne s'arrêta pas toutefois à les observer, car il avait hâte de se rendre chez Geneviève, dont Robiquet venait de lui remettre le message.
[XVII]
Geneviève reposait encore sur le lit de Fossette. Elle éprouvait une si violente anxiété que cette douleur morale absorbait toutes ses forces physiques. Viendrait-il? Ne viendrait-il pas? Elle ne donnait point, mais elle paraissait assoupie. Le moindre bruit la faisait tressaillir et lui serrait le cœur.
Fossette et Claudine continuaient à travailler silencieusement.
Robiquet ne précéda M. de Lomas que de quelques minutes.
Quand Geneviève vit entrer Lionel, elle se souleva, poussa un cri de bonheur et lui tendit les bras.
«Que les femmes sont lâches!» dit Fossette à l'oreille de Claudine, comme les deux ouvrières se retiraient par discrétion dans la pièce voisine.