À Paris, les ouvrières se divisent en deux camps: celles qui se cachent et celles qui font parade de leurs désordres. Ces dernières appellent les autres des mijaurées. Quant à l'ouvrière jeune et belle, restée entièrement honnête, si elle se rencontre encore, c'est malheureusement une exception.

Est-ce à dire qu'il faille renoncer à moraliser ces pauvres créatures privées d'enseignement, entourées de mauvais exemples et de séductions de toutes sortes? Non, sans doute; mais la moralisation doit entrer dans une tout autre voie.

Aujourd'hui les moralistes comme les économistes se sont gravement émus de la situation de l'ouvrière, de sa dépravation précoce et anormale. Aujourd'hui l'opinion admet, en morale, comme en législation, le bénéfice des circonstances atténuantes. On ne se borne plus à prêcher ou à anathématiser les pauvres femmes qui tombent dans le vice. Des recherches consciencieuses ont constaté que, le plus souvent, elles succombent parce qu'elles manquent de pain, et aussi parce que leur travail ingrat et pénible ne peut leur procurer aucun luxe, aucune satisfaction. Or, on commence à reconnaître que chaque être a droit, non-seulement à la subsistance, mais à une part de bonheur. Ce n'est donc plus avec des sermons qu'on doit chercher à moraliser, c'est en découvrant et en appliquant les moyens d'augmenter l'instruction et le bien-être.

Il y a loin cependant d'une jeune fille que l'amour entraîne à celle qui se vend. Sans doute un premier désordre conduit souvent à de plus graves; mais la femme qui aime réellement n'a pas perdu tout sentiment de dignité. Chez Geneviève, ce sentiment était encore élevé; elle était douée d'un caractère réservé et d'un esprit délicat. Capable d'affections profondes, la frivolité dans l'amour la révoltait. Et depuis huit jours, malgré les propos licencieux dont on l'ahurissait, malgré les épigrammes dont on l'accablait, sa tenue était restée la même, sérieuse et digne.

Mais combien de temps, exposée à ce contact continuel avec la corruption, pourrait-elle lutter contre l'entraînement de l'exemple! Ce qui la soutenait alors, c'était l'espoir que lui avait donné Mme de Courcy d'épouser M. de Lomas. Mais une fois certaine de son abandon, ne chercherait-elle pas dans le désordre l'oubli de son chagrin et de son abaissement? Car la débauche est pour les femmes ce que l'ivrognerie est pour les hommes. Afin de s'étourdir, l'homme boit, la femme se donne ou se vend.

Le bon Édouard fit bien les choses. Il apporta une pleine corbeille de gâteaux de la veille et deux bouteilles de sirop.

Plusieurs des plus gourmandes lui sautèrent au cou.

«Mes petites chattes, vous voyez que je suis bon prince et pas cruel. Ne vous gênez pas; que celles qui ont envie de m'embrasser se présentent, je ne les repousserai pas.

—Est-il fat et pacha, ce M. Édouard! fit, en grignotant une madeleine, une fille très-brune, habituée de Mabille. Il est capable de croire que c'est lui qu'on embrasse. Amour de pâtissier, va!

—Les pachas, hein! En voilà-t-il des hommes heureux! exclama le bon Édouard. Supposons que je sois, un pacha. Je m'assieds sur un divan, là, au beau milieu de vous, à la façon d'un tailleur. Je fume une grande pipe. Derrière moi, se tient une esclave en pantalon de zouave, avec un éventail pour me donner de l'air et pour chasser les mouches de mon auguste nez. C'est pas des contes, ce que je vous dis là. J'ai vu jouer ça à l'Opéra-Comique, une fois que j'ai paru sur la scène, habillé en mamelouk. J'ai été un peu pacha, tel que vous me voyez.