«De quoi vous plaignez-vous, ma fille? reprit Mme Thomassin. Le duc s'est conduit envers vous en parfait galant homme. Ne vous a-t-il pas montré une grande bienveillance? Il est marié, il ne peut vous épouser; mais, d'après tout le bien qu'on lui a dit de vous, il offre de vous prendre pour tenir sa maison. Cela se voit dans la société élégante. Je comprends combien votre refus a dû le surprendre; car enfin, ne vous abusez pas sur votre situation: vous vous êtes enfuie de chez vos parents avec un jeune homme qui vous a abandonnée; votre réputation est à jamais perdue.

—Mais si M. de Lomas consentait à m'épouser, comme me l'avait fait espérer Mme de Courcy....

—Vous épouser! lorsqu'il ne vous aime plus! vous êtes insensée! interrompit en riant Mme Thomassin, qui voulut lui ôter tout espoir de ce côté. Vous voilà donc sans appui sur le pavé de Paris. Maintenant vous gagnez à peu près pour vivre; mais aurez-vous toujours une position aussi avantageuse?»

Elle s'arrêta, comme pour lui faire comprendre que cette position dépendait d'elle, et qu'elle pouvait d'un mot la lui retirer.

«Qu'espérez-vous donc? vivre de votre travail? Vivre est impossible, vous végéterez. Et il peut survenir une maladie, un chômage qui vous réduise à la dernière misère. Que deviendrez-vous alors? Après avoir refusé la richesse, et, je l'affirme, une existence qui peut être honorable, car vous avez affaire à un honnête homme, vous vous verrez réduite peut-être, dans un moment de détresse, à quelque honteuse extrémité.

—Oh! jamais! jamais! s'écria Geneviève. J'aimerais cent fois mieux mourir!

—Soit! vous n'en arriverez jamais là, quoique bien d'autres y soient venues, qui étaient aussi fières et aussi résolues que vous l'êtes en ce moment. Ah! vous ne savez pas encore ce que c'est que la faim! Il semble même que plus on est pauvre et malheureux, plus on aime la vie. On ne se tue pas, allez; on fait comme les autres. Croyez-moi, mon enfant, j'ai de l'expérience, j'ai vu le monde de près, et je vous dis, parce que je m'intéresse à vous: Ne repoussez pas la fortune quand elle se présente d'elle-même et tout d'un coup. Tant d'autres la cherchent toute leur vie sans la rencontrer jamais! Ce que vous refusez là, c'est une position stable qui équivaut presque à un mariage; car M. le duc n'est pas le premier venu: c'est un homme qui assurera votre avenir, si vous vous conduisez convenablement avec lui. Enfin c'est un moyen de venir en aide à vos parents, de leur procurer une vieillesse heureuse, exempte de privations.

—Vous ne connaissez pas mon père, dit Geneviève; jamais il n'accepterait un centime provenant d'une source pareille.

—Ta, ta, ta! c'est bon pour le discours. On se fait à tout, il quitterait Lille, viendrait habiter Paris auprès de vous. Et quand il aurait tous les jours sa demi-tasse, sa petite bouteille, il ne s'occuperait guère de la source.

—Vous ne le connaissez pas, madame, vous dis-je.