Gendoux et M. Daubré restèrent en face l'un de l'autre.

Quel contraste entre ces deux hommes!

M. Daubré était rose, replet. Sur son visage s'épanouissaient la quiétude de l'homme bien calé dans la vie, et la sérénité parfaite de l'être vulgaire et satisfait, sans vices, mais aussi sans vertus. D'ailleurs, quelle vertu lui faut-il, à cet homme auquel tout a souri dès le premier jour de sa vie? Cerveau étroit, cœur inerte, bien douillettement emmailloté dans sa médiocrité et son égoïsme, M. Daubré trouvait, lui aussi, que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. À l'aide de quelques lieux communs, comme il critiquait les aspirations du peuple vers le mieux être! Les ouvriers ont-ils jamais été plus heureux qu'aujourd'hui? disait-il. Que ne demandent-ils tout de suite à devenir les propriétaires de nos fabriques? Si l'on voulait les écouter, ils ne mettraient plus du bornes à leurs exigences. Les révolutions succéderaient aux révolutions. L'anarchie échevelée et sanglante se déchaînerait par toute la France.

L'esprit de cet homme n'avait jamais franchi l'horizon de sa fabrique et de la brasserie où chaque jour il allait lire son journal ultra-conservateur, fumer sa pipe et boire son pot de bière.

Il possédait une spécialité pourtant qui dominait en lui, non-seulement toute autre faculté intellectuelle, mais tout sentiment élevé et affectif, c'était l'esprit des affaires, lequel se réduit à peu près à ceci: savoir acheter et vendre en temps opportun. Sur ce calcul unique, depuis vingt ans, il avait constamment tendu toutes les forces de son cerveau; c'était donc avant tout un marchand, un marchand habile.

Gendoux, lui, c'était l'ouvrier intelligent, fier de sa valeur morale, et qui ne se prosterne point devant la supériorité de la fortune, quand à celle-là ne s'en joint aucune autre.

La souffrance n'avait pas altéré la noblesse native de ses traits. Sur cette figure énergique, presque hautaine, on lisait une grande élévation morale et un sentiment un peu brutal peut-être de la justice.

La misère avait usé, vieilli, déformé même le corps de Gendoux; mais elle avait respecté son âme. Quoique aigri par le malheur, il conservait le culte de l'idée, tout prêt encore à se dévouer pour elle.

Certes, il admettait les inégalités sociales. S'il rêvait d'améliorer le sort de l'ouvrier, il respectait aussi les droits du patron. Il comprenait que les questions ne peuvent se résoudre que par de nouveaux procédés d'organisation, et point par la violence; mais il était aussi absolu dans ses rancunes que dans ses principes.

«Croyez, mon ami, lui dit M. Daubré, que j'ai éprouvé un chagrin réel de votre détention. Depuis si longtemps vous travaillez pour moi, que j'étais loin de m'attendre à votre tentative séditieuse.