—Voici, répondit Gendoux. Nous demandons pour les hommes une demi-heure de plus à midi, afin que chacun puisse aller prendre son repas dans sa famille, et nous demandons à quitter le métier une heure plus tôt le soir sans diminution de salaire.
—Rien que celai fit ironiquement M. Daubré. Pourquoi ne me demandez-vous pas de vous payer pour ne rien faire?
—Ce n'est pas tout, reprit Gendoux irrité de cette plaisanterie.
—Voyons, continuez.
—Nos enfants meurent ou dépérissent, faute des soins de leur mère. Nous demandons que les femmes aient, comme à Sedan, une heure au milieu du jour pour préparer le repas, soigner et allaiter leurs enfants, et qu'elles sortent comme nous à huit heures au lieu de rester au travail jusqu'à neuf. En un mot, nous voulons qu'ayant travaillé tout le jour comme de véritables machines, nous puissions le soir cultiver notre intelligence et vivre un peu par le cœur au milieu de nos familles. Autrement la manufacture tuera la famille, tuera l'être sociable, l'être moral surtout; car, faute de développement intellectuel, l'ouvrier s'abandonne à ses penchants les plus vils, à la débauche et à l'ivrognerie. Voilà ce que nous voulons. Est-ce juste?
—Mais à supposer que j'accorde, moi, ce que vous demandez, est-il certain que les autres fabricants suivent mon exemple?
—Accordez toujours; les autres seront bien forcés de vous imiter.»
M. Daubré parut réfléchir.
«Non, c'est impossible, dit-il. Ce serait pour moi chaque jour un déficit considérable. Mieux vaudrait vendre mes filatures et placer mes capitaux au 5 0/0. Tout ce que je puis faire, tout ce qui me paraît juste, ce serait d'accorder, comme à Sedan, une demi-heure et non pas une heure, aux femmes qui allaitent leurs enfants.
—Alors c'est inutile, repartit Gendoux; nous ne pouvons nous entendre. Je préfère être condamné. Mon jugement du moins sera une protestation de plus. Les patrons ne pourront-ils jamais comprendre qu'en nous laissant le temps nécessaire pour nous reposer et nous instruire, notre travail deviendrait plus actif et plus intelligent, et qu'ils trouveraient dans la reconnaissance et l'affection de l'ouvrier une compensation à leurs sacrifices!