—C'est un exalté, pensa M. Daubré, je n'obtiendrai rien de lui. D'ailleurs, avec de pareilles doctrines, cet homme est fort dangereux dans une fabrique. Il vaut mieux qu'il reste en prison.»
M. Daubré sortit. Ayant vainement tenté une conciliation, il prit le parti de laisser la justice suivre son cours.
Sans doute M. Daubré, en faisant une semblable démarche, avait agi en homme populaire. Bien que la bonté n'eût pas été son mobile unique, cependant il avait montré vis-à-vis d'un simple ouvrier une déférence que certains maîtres de fabrique eussent réprouvée, sans être pour autant injustes ou cruels. Car, pour juger sainement les relations entre patrons et ouvriers, il faut se mettre au point de vue, non pas du droit pur, mais de la justice relative.
«Si les classes privilégiées, dit Robert Peel, abusent fatalement, à l'état corporatif, de leurs privilèges, les individus qui les composent peuvent être personnellement très-désintéressés et excusables.»
C'était un jour néfaste pour M. Daubré; et sa sérénité habituelle allait se trouver singulièrement troublée.
En rentrant chez lui, vivement contrarié de l'insuccès de sa tentative, il trouva sa belle-mère, Mme de Lomas, qui l'accueillit avec solennité. De quelles affaires graves ou ennuyeuses venait-elle encore l'entretenir? Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, Mme de Lomas ne pouvait tomber plus mal.
Comme elle semblait hésiter ou chercher une entrée en matière:
«Quoi? venez-vous encore quêter pour vos pauvres? demanda M. Daubré avec impatience. Je vous avoue que j'en ai assez des pauvres, des ouvriers et du peuple. On s'extermine à chercher leur bonheur; on se saigne aux quatre membres; on leur bâtit des ateliers qui ressemblent à des palais; on leur donne des salaires tels qu'il y a trente ans ils n'eussent osé les rêver; et, plus on leur témoigne de sollicitude, d'affection même, plus ils se montrent ingrats, exigeants, intraitables. Vraiment, je ne sais plus quel moyen employer pour les gouverner. En les traitant à peu près en égaux, on leur donne une si haute idée de leur valeur qu'on ne peut plus s'en faire respecter ni obéir.
—Non, monsieur, là n'est pas la cause du mal, répondit sentencieusement Mme de Lomas; le mal, c'est qu'on ne croit plus, c'est qu'il n'y a plus de religion dans le peuple. Et pourquoi n'y a-t-il plus de religion parmi le peuple? C'est que les grands, les riches eux-mêmes l'ont abandonnée.»
Mme de Lomas était une ancienne coquette convertie à la dévotion vers la cinquantaine. Ne pouvant plus avoir une cour d'adorateurs, elle s'en était formé une d'ecclésiastiques et de saints personnages. Comme elle était sans fortune, elle recourait à M. Daubré pour ses aumônes. Grâce à ses libéralités, elle avait acquis une certaine influence.