—Je crois qu'il serait mieux d'attendre. Cette Fossette est une étrange fille. Il faudrait lui faire la cour. Or, Maxime a l'esprit et le cœur trop occupés en ce moment, et par Mme Daubré, qui le harcèle d'épîtres sentimentales, et par Pouliche, qui feint la jalousie et le désespoir pour le ressaisir. Il hésiterait pour le moment à se mettre encore une femme sur les bras.

—Soit! nous attendrons. Aussi bien la fuite mystérieuse de Fossette doit exaspérer encore l'amour de M. de Barnolf. Je sais que, depuis quelques jours, il joue chez Mme de Beausire un jeu d'enfer. Sans doute il cherche à s'étourdir par les émotions du jeu.

—Eh bien! et la petite blonde, refuse-t-elle toujours le duc?

—Je ne puis comprendre, repartit Lucrèce avec dépit, que M. de Lomas ait pu aimer cette fille-là; elle est idiote. Avant six mois elle sera à l'hôpital, car elle est d'une faible santé. Gorju surveille-t-il aussi cette belle Claudine? C'est la sœur d'une fille que je hais. Et à un moment donné il pourra m'être utile de savoir ce qu'elle est devenue.

—Il paraît qu'elle commence à dépérir. Elle est pâle, ses traits sont tirés. On ne lui connaît aucune affection.

—Fatalement cette fille-là, avant six mois, sera une femme galante, aussi bien que Christine et Fossette, aussi bien que....»

Elle hésita.

«Aussi bien que cette superbe institutrice dont vous me parliez l'autre jour, continua-t-elle; car, s'il y a des natures faites pour la pauvreté, il en est d'autres qui ne peuvent vivre que dans le luxe et la joie. Quand elles ne succombent pas à la fascination de la richesse, elles succombent à l'entraînement de l'amour. Je vous assure, Renardet, que ces belles créatures m'intéressent, et que, indépendamment de mes projets personnels, je voudrais les empêcher de compromettre leur avenir dans des liaisons de bas étage. Je voudrais en faire des princesses à la mode. Vous le voyez, je deviens philanthrope.

—Ah! ah! ah! fit Renardet. Il en est de la philanthropie comme de la morale: on en voit de tout acabit.

—Et tenez, reprit Lucrèce avec une sorte d'inspiration; une idée me vient. Tout à l'heure, M. Daubré me parlait d'associer les femmes. Il avait raison. L'association est une force toute-puissante pour le bien comme pour le mal. Supposez que vingt, cinquante, cent, deux cents jolies femmes, créatures endiablées, prêtes à tout, intelligentes comédiennes, habiles en l'art de duper et de ruiner les hommes, s'associent dans une même pensée, la haine et le mépris pour ceux qui les perdent et les foulent aux pieds. Vous figurez-vous quelle puissance pourrait acquérir dans le monde des arts, des lettres, de la politique, de la finance, une telle association dirigée par une forte tête: la mienne, par exemple? Cette idée me paraît grandiose, et j'y songerai. En tous cas, Renardet, je compte sur vous pour le recrutement. Les femmes ne savent pas tout ce qu'elles pourraient, si elles voulaient s'entendre. Ah! continua-t-elle avec sarcasme, je comprends: ce petit Daubré est un utopiste. Il veut améliorer le sort de la femme, il veut régénérer la société. Mais que peut-on édifier avec toutes ces pourritures, ces difformités, ces monstruosités morales? Pallier le mal, c'est l'entretenir. Non, ce n'est que par le débordement du vice et par l'excès de la souffrance qu'on arrivera au bien et qu'on reconnaîtra les droits de tous au bonheur. On ne peut plus la guérir, cette société infecte, car elle porte dans toutes ses artères le virus de la corruption. Comme le dit Émile Augier, il faut qu'elle crève.