—Je comprends, dit Renardet avec son sourire aux dents aiguës; vous voulez lâcher sur elle deux cents diablesses aux griffes roses, aux crocs de perle pour la dévorer.

—Oui, vous l'avez dit, deux cents réprouvées; car la vie d'une lorette, c'est l'enfer. Est-il un métier plus terrible, plus rempli d'exigences, de déboires, de soucis, d'angoisses même? Ces malheureuses, elles voulaient être libres; elles ne sont que des esclaves et des servantes. Elles n'ont pas faim, il faut qu'elles mangent; elles n'ont pas soif, il faut qu'elles boivent; elles sont malades, il faut qu'elles jouent; elles sont tristes, il faut qu'elles chantent. Mais, si avilies qu'elles soient, croyez-vous qu'elles ne ressentent pas les outrages? Je le sais, bien, elles ne demanderaient pas mieux que de se venger.

—Moi aussi, fit Renardet, j'ai bon nombre de petites vengeances à exercer. Dans mon métier, on est exposé aux rebuffades; et, ma foi! on a beau mettre sa fierté dans sa poche, cependant à la longue on amasse de la haine contre les individus, aussi bien que contre les hommes en bloc, c'est-à-dire contre la société. Je me mets donc aux ordres de votre association.»

Lucrèce sourit.

«En attendant, reprit-elle, surveillez-moi Barnolf et Fossette; il ne faut pas qu'ils se rejoignent.»

[XXXII]

Pendant huit jours, M. de Barnolf ne pensa qu'à Fossette. Reviendrait-elle? Il était impatient, fiévreux. Vingt fois, pour connaître plus tôt sa résolution, il prit le chemin de la rue de Venise; toutefois il hésitait.

«Elle m'a défendu d'aller la voir, pensait-il, ma visite pourrait lui déplaire. Mais pourquoi cette défense, si ce n'était son amour pour ce chapelier?»

Et de nouveau la jalousie lui étreignait le cœur. Puis il s'indignait contre lui-même; son orgueil se révoltait de cette humiliante rivalité.

Le jeudi suivant, dès neuf heures, il endura de nouveau toutes les tortures de l'attente. Son estomac était crispé; sa bouche était sèche; ses mains, moites et glacées.