—Eh bien! monsieur Renardet, je vous félicite, vous avez admirablement tendu vos filets. Nous venons de traverser la dernière station. Vous avez sans doute vos gardes du commerce dans le compartiment voisin, ou ils m'attendent à la gare; je suis donc un homme coffré, et à Lyon encore, où mon incarcération fera scandale. Ma foi! vous êtes artiste, et, quoique victime de votre talent, je suis forcé de reconnaître que voilà un coup de génie.

—Eh! eh! fit le Renardet avec un rire sec qui découvrait de petites dents aiguës et espacées comme celles d'un limier. N'est-ce pas, c'est adroit?

—Je ne me répète pas, monsieur Renardet, repartit Maxime avec un ton méprisant; je vous ai offert mes compliments une fois, c'est assez.

—Je vois, monsieur Borel, que vous me jugez mal. Je suis moins terrible que vous ne le pensez. Quoique je sois depuis longtemps dans les affaires, on a des entrailles. Tenez, vous me croirez si vous voulez, mais j'ai de la sympathie pour les mauvais sujets et les beaux garçons comme vous. Attrait de contraste sans doute. Hi! hi! hi! (Il tira sa tabatière et offrit une prise à Maxime qui refusa.) Eh bien! ce que je suis venu faire, ce n'est point vous coffrer, mais vous proposer un traité de paix.

—Un traité de paix! fit Maxime qui observait Renardet avec défiance.

—Cela vous surprend, n'est-ce pas? Vous allez ce matin de surprise en surprise; car tout à l'heure cette petite femme, elle aussi, vous a bien étonné. Pauvre, et vous résister! Savez-vous que, si j'avais vingt-cinq ans de moins, je m'intéresserais à cette vertu phénoménale. Il serait peu à souhaiter toutefois qu'il y en eût beaucoup ainsi.

«Qu'est-ce qui fait aller les affaires? c'est le vice. Supprimez le vice, supprimez les jolies petites femmes qui l'entretiennent, et voilà une foule d'industries ruinées, complètement ruinées. Sans doute, il en faut quelques-uns de ces petits dragons de vertu pour mieux nous faire sentir le prix du vice et nous apprendre aussi que la vertu n'est pas un vain mot. Mais il n'en faudrait pas beaucoup, sapristi! ou Renardet n'aurait plus qu'à fermer boutique. Je suis également agent d'affaires dans la spécialité; et j'ai pu faire des études qui, ma foi! ne sont pas à l'honneur de la morale. Tenez, dernièrement, j'avais été chargé de porter des consolations, c'est-à-dire l'offre d'un cœur, d'un mobilier en noyer et de douze cents francs de rente à une pauvre ouvrière qui n'avait rien mangé depuis quarante-huit heures. Une belle créature! et pas vingt ans. Tout d'abord elle refusa. Quand j'ai vu cela, moi, Renardet, j'en avais les larmes aux yeux. J'ai su depuis qu'elle avait un amoureux. C'est égal, cette fidélité, c'est encore très-beau.

—Mais a-t-elle fini par accepter?

—Parbleu! que vouliez-vous qu'elle fît? Sur le théâtre on dirait: «Qu'elle mourût.» Vous voyez qu'on sait ses auteurs. Sur le théâtre, bon! Mais dans la vie réelle on ne se laisse pas mourir comme cela. Elle a fait des façons; heureusement j'ai de l'éloquence.

—Et quand on jeûne depuis quarante-huit heures, ajouta Maxime, on est peu difficile sur les métaphores.