—Est-ce qu'il vous aurait manqué, madame Bonfilon!
—À moi, il aurait fallu voir! Monsieur Bonfilon! Ah çà, Bonfilon, vous en mettez du temps à manger la soupe; vous donnez le mauvais exemple.
—Voilà, voilà, patronne, dit M. Bonfilon, qui apporta sa figure ronde et réjouie dans l'entrebâillement de la porte.
—Allons, un peu plus vite que ça, hein! Si nous ne travaillons pas, nous, qui est-ce qui travaillera? Vous voyez que je suis à mon ourdissoir[7] depuis six heures. Adrienne, attention! je vois deux canettes qui ne marchent pas. Dieu! que cette petite me donne de tracas! Il faut toujours avoir les yeux sur ses canettes. Et puis, c'est mou, c'est mou!»
Ces paroles, prononcées d'une voix rude, s'adressaient à une jeune apprentie canetière occupée silencieusement devant un de ces petits métiers qui prennent la soie déjà enroulée sur de longues bobines, pour la placer sur les canettes, bobines plus petites qui s'attachent à la navette du tisseur.
Cette apprentie n'avait pas quatorze ans. C'était une jolie Arlésienne au visage d'enfant, au corps de jeune fille. Sa figure pâlie, son regard doux et tendre, son sourire attristé inspiraient la sympathie et l'intérêt. Elle travaillait depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir, sans autre distraction que les causeries de l'atelier, sans autre exercice que le mouvement du pied faisant tourner les canettes et le mouvement des doigts qui rattachaient les fils rompus.
Elle restait pendant treize heures attentive, inquiète, avec cette appréhension terrible d'entendre la voix acariâtre de Mme Bonfilon[8].
Marie Bordier entra.
«Comment! vous voilà, Marie? Ça va donc un peu mieux?
—Pas beaucoup mieux; mais si l'on s'écoutait....