—Pas à toi, dit brusquement le maire, car je te le paierais, et même à Mélanie.

Le pauvre curé crut étouffer de joie.

—Alors, si Loïzik devient mère, et si Monseigneur permet une seconde absence... dit-il d'une voix, étranglée.

Il passa son bras sous celui de son cousin, et les paysans souriaient à les voir s'en aller ainsi, grands tous les deux, encore robustes, avec leurs figures accentuées, burinées de rides, mais gardant la jeunesse du regard.

—Goulven, dit le maire, reste attendre le recteur, qui prolonge son action de grâces.... Nous allons prendre la traverse, et faire une belle surprise à Loïzik, qui entend toujours parler de son oncle le curé, et qui va être bien contente....

Le prêtre avait oublié l'objet de sa venue. Une joie telle gonflait son cœur, qu'elle en était presque douloureuse. Il foulait donc encore sa terre natale! Son œil ravi errait sur les ajoncs éclatants.... Les nappes jaunissantes du froment ondulaient sous une brise fraîche, le thym couvrait les pentes arides des monts, et au bord du sentier, un ruisseau très clair clapotait rudement sur des pierres noires et lisses. Au-dessus de sa tête s'étendait ce cher ciel breton, d'un bleu si pâle, si doux, à nul autre semblable, traversé de minces traits blancs, comme des coups de pinceau.... Le soleil brillait sur tout cela, prêtant de l'éclat à ces tons ternes, une richesse apparente à cette terre stérile qui, elle aussi, semblait se faire belle pour fêter le retour de son prêtre, et enfin les cloches qui sonnaient l'Angélus avaient l'air d'annoncer qu'il était revenu....

Il regarde avidement le vieux manoir.... Oui, oui, il est bien tel qu'il le gardait dans son souvenir, seulement il lui semble plus petit. La coiffe blanche de Loïzik, que Goulven a appelée joyeusement, met une tache sur la muraille grise, et il croit voir sa sœur avant qu'elle eût été forcée d'adopter ses pauvres chapeaux de paille noire....

Il entre d'abord dans la cuisine où le feu, qui rougeoie gaiement, mire ses flammes claires dans les bassins de cuivre jaune suspendus aux murs. Il respire l'effluve oublié de ce pot-au-feu rustique, rempli de légumes frais et de viande savoureuse; il entend le pétillement du beurre sur la poêle; il voit remuer lentement, sur le vieux tourne-broche mécanique, les poulets qui se dorent devant le foyer.... Et tout cela est un symbole, tout cela a une histoire, tout cela évoque pour lui un passé disparu. Il revoit les vieux parents qui s'asseyaient sur les bancs de chêne, les enfants bruyants qui sont devenus des vieillards ou qui ont été, tout jeunes, ravis dans les demeures célestes.... Et enfin, quand le recteur l'ayant rejoint, ils passent dans la «salle» et qu'on l'invite à bénir la table où il s'était assis, petit enfant, ses yeux se mouillent de larmes, et sa voix faiblit tout à coup....

Cependant, le joyeux tohu-bohu de l'arrivée se calme, et les questions pressées, les nouvelles échangées, les souvenirs ravives, tout cela a un terme. Le curé se rappelle maintenant qu'il n'est pas venu ici pour son plaisir, qu'il y a à remplir une tâche pénible. L'espèce d'ivresse de l'arrivée se dissipe, le souci qui le hantait revient l'envahir, et il se reproche maintenant d'avoir pu oublier un instant le parent malade, la jeune fille isolée dont il était venu défendre la cause.

Le maire aussi s'est calmé. Le petit sermon de son cousin lui revient à la mémoire, ramenant une arrière-pensée, un ressentiment. Son orgueil se cabre à l'idée qu'on a osé lui donner une leçon, fût-ce du haut de la chaire, et il ne doute plus que le curé ne soit venu au Coatlanguy avec un but arrêté: le contraindre à recevoir son frère.... Cela, jamais!