Et ce fut au retour, dans le jardin du manoir, entre les troncs rugueux des vieux pommiers, que le curé aborda la question poignante qui l'amenait.

XXXIX

Décidément, un embarras pénible se glissait entre les deux cousins. Alain était défiant; tout en fumant sa pipe de bruyère, il jetait sur l'abbé des regards attentifs. Il se préparait à tenir tête à l'orage. L'orage, si c'en était un, le prit par surprise.

—Alain, dit tout à coup le curé, posant la main sur la manche de drap fin du maire, ton frère est très mal....

Alain sentit un coup au cœur, et regarda machinalement autour de lui comme s'il cherchait, dans ce qui l'entourait, la confirmation de ce fait inattendu. Mais c'étaient des souvenirs très anciens qui, soudain, lui revenaient en foule.

Très malade.... A ce pommier, il voyait son frère, enfant, grimper lestement en poussant des cris de victoire... Dans cette allée, Hervé promenait un mouton favori dont les bêlements semblaient encore frapper les oreilles du maire.... Sous ce vieux noyer, il dessinait des arbres informes au milieu desquels s'élevait toujours la tourelle du manoir....

Très malade.... Comment pouvait-il être, maintenant? Vieilli, naturellement, comme lui, comme Yves Le Du. Mais quels changements le temps avait-il apportés en lui? Avait-il gardé ses traits fins, son sourire un peu indécis? Ses cheveux, en blanchissant, étaient-ils restés doux et bouclés?...

Toutes ces pensées traversèrent comme l'éclair l'esprit d'Alain, tandis que, ainsi qu'un glas, les mots: très mal les accompagnaient.

Il ne savait pas lui-même quelle expression d'angoisse troublait son regard quand il le reporta enfin sur l'abbé.

—Comment le sais-tu? demanda-t-il avec une espèce de brutalité.