—C'est bon, je vous crois sincère; mais cela ne suffit pas.... Même si je pouvais admettre pareille chose, il faudrait savoir ce que dirait votre mère. Aucun des miens n'entrera jamais dans une famille sans y être désiré, mon jeune ami.
Landry sentit comme une douche glacée. Il fit un effort pour répondre du même ton convaincu:
—Ma mère veut mon bonheur, elle aimera qui j'aime.
—Enfin, il faudra voir; mais ne soyez pas fâché si je vous répète que je désire autre chose pour ma nièce, et si j'exige de votre part un temps de réflexion.... Et puis... si la chose doit jamais arriver, il faut que je vous confie, que je confie à votre honneur un fait que Léna ignore, et qu'il m'est pénible de dévoiler.
Sa voix s'altéra, et Landry, étonné, se hâta de répondre que le secret, quel qu'il fût, serait scrupuleusement gardé.
Le maire n'était pas homme à prendre des biais, ni à retarder une confidence désagréable, mais nécessaire. Il regarda Landry en face, et dit à brûle-pourpoint:
—Le père de Léna n'est pas mort.
Une surprise intense se peignit dans le regard du jeune homme, en même temps qu'il ressentait une vague et pénible appréhension.
—C'était, reprit le maire avec un certain mépris, une pauvre tête. Dans les meilleures races, il y a des déchets, des ratés. Faible de santé, il avait l'horreur du travail de la terre. Je l'occupais à faire mes comptes, mais c'était un paresseux; il se croyait artiste, et s'imaginait être ici hors de sa sphère. Je le mariai, et tout alla bien pendant un an: il aimait sa femme. Mais elle mourut à la naissance de Léna. Mon frère ne sut pas porter son malheur en homme: même la petite lui faisait mal à regarder. Il réclama son héritage, et je dus vendre une de nos meilleures fermes, dit le maire avec une amertume soudaine au souvenir de cet endettement du domaine familial. Il partit, alla étudier la peinture, dissipa son argent, et finit par....
Ici il s'énerva: cela devenait trop dur....